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Extrait du manuscrit de Christophe Sauvageon, prieur de Sennely


A l'égard de leurs religions, j'ai remarqué qu'ils sont plus superstitieux que dévots. Cependant on leur doit donner cette louange qu'il y'a peu d'impies parmi eux et qu'ils sont demeurés forts attachés à l'ancienne religion, l'hérésie de Calvin qui s'est répandue si universellement dans toutes les contrées de ce royaume n'ayant pu s'y introduire. Ils sont encore aujourd'hui ennemis outrés des protestans, soupirent après leur perte, disent qu'il faut les faire brûler, et donner leurs biens aux pauvres, leur haine est pourtant ridicule ; car ils ne donnent point d'autre raison pour la justifier sinon que les huguenots ne croient pas en la Vierge. Ils sont fort zélés pour le dehors de la religion, aiment le grand office, les riches ornements, de voir quantité de statues de saints dans leurs églises, sont ravis d'y voir une grande assemblée de prêtres, entendent volontiers plusieurs messes. S'ils sont obligés de faire quelque séjour dans une ville, ils quittent leurs affaires les plus pressées pour visiter toutes les églises. Ils aiment surtout les longues et fréquentes processions, qu'ils suivent avec zèle et dévotion. Ils entreprennent dans les moindres nécessités des pèlerinages à toutes les Nôtres-Dame du pays, à sainte Reine et il appellent cela « se pleuvir ». Ils sont exacts observateurs des fêtes et se plaignent amèrement de ce que nos Seigneurs les Evêques les ont retranchées, attribuant à cette suppression tous les malheurs des guerres et de la famine qui sont arrivées au Royaume depuis ce temps-là. Il n'y a pas encore bien longtemps qu'ils cessaient leurs ouvrages le samedi dès midi, et que les chefs de famille se rendaient tous aux premières vêpres, ne permettant aucun travail manuel dans leurs maisons. Ils sont aussi zélés pour l'ancienne observance des jeûnes : la plupart ne commencent qu'à sept heures du soir, à manger, les jours qu'ils jeûnent, et tous croiraient avoir rompu leur jeûne s'ils avaient mangé à la collation quelque fruit ou autre chose avec leur pain, et s'ils avaient bu du vin. Ils honorent extrêmement les prêtres, exceptés ceux de leurs paroisses, mais particulièrement les religieux mendiants qu'ils croient être des saints et auxquels ils donnent libéralement l'aumône.

J'ai dit que les Solognots sont plutôt superstitieux que dévots. Qui le pourrait nier les voyant rigides observateurs de différentes pratiques de dévotion qui sont également déplorables et ridicules et qui ne servent qu'à les éloigner de la véritable piété ? Ils croiraient offenser Dieu s'ils sassaient [tamisaient] leur farine le jour de saint Thomas, parce qu'ils ont une fausse tradition parmi eux que ce saint apôtre a été martyrisé avec une sassoire ; ils en ont fait un proverbe : « Au jour de saint Thomas, pour Dieu n'y sasse pas ! ». Lorsqu'ils souffrent quelques douleurs, ils implorent d'abord saint Sulpice, qu'ils appellent saint Supplice, pour avoir du soulagement du supplice qu'ils endurent ; saint Maur, quand ils ont des malades en langueur ou en grande agonie, pour les faire vivre ou mourir plus tôt ; sainte Perpétue, pour avoir du lait aux nourrices qui sont taries ; saint Corneille, lorsqu'ils sont hâves, noirs et défigurés, par rapport à la corneille qui est un oiseau sec, maigre et tout noir.

Leurs bestiaux, de même, n'ont aucune sorte de maladies pour lesquelles ils ne fassent de pèlerinages : à saint Jean-Baptiste, pour les brebis, parce qu'on représente Jean avec un agneau ; à saint Paxent, qu'ils appellent saint Paissant, quand leurs bestiaux sont dégoûtés et ne paissent pas ; à saint Yves, qu'ils appellent saint Yvre, lorsque leurs brebis sont lourdes ; à saint Firmin, qu'ils appellent saint Fremin, lorsque leurs bêtes tremblent et frémissent.

Ils regardent comme une faute punissable de cette vie de faire brûler le joug d'une charrue, et l'on a vu souvent de pauvres malades s'en faire mettre sous le coussin de leur lit dans leur agonie parce qu'ils appréhendaient d'en avoir fait brûler par mégarde. Ils font aussi grand scrupule de faire la lessive dans le temps qu'un malade a reçu l'extrême-onction. Ils doutent du salut d'une personne qui meurt étant tourné vers la ruelle du lit, prétendant que le démon y est en sentinelle pour s'emparer des âmes de ceux qui meurent de ce coté-là. Enfin, ils sont sujets à toutes sortes de superstitions entre lesquelles je ne dois pas omettre la croyance qu'ils ont qu'il y'a une vertu inhérente dans leurs cloches pour dissiper les nuages dangereux et s'offensent contre ceux qui leur veulent faire comprendre que l'effet de fendre et de dissiper les nuées vient d'une cause toute naturelle, les cloches ne faisant que comprimer l'air par leur son. De sorte que nous pouvons dire d'eux avec vérité, après tout ce que nous venons de rapporter, qu'ils sont en beaucoup de choses des idôlatres baptisés.

Extrait du manuscrit de Christophe Sauvageon (v. 1700), prieur de Sennely, édité dans les Mémoires de la société archéologique et historique de l'Orléanais, t. XXXII, 1908 (texte légèrement modernisé).



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