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UNIVERSITÉ MARC BLOCH
STRASBOURG II
Unité de Formation et de Recherche des Sciences Historiques









Des civils en première ligne ?



Les bombardements aériens alliés dans le Nord-Est de la France, 1940-1945

























Sous la direction de messieurs les professeurs
Jean-Noël GRANDHOMME et Jean-Pierre DORMOIS




Maîtrise d'Histoire contemporaine    
Mathieu ROY   16 juillet 2004

 

UNIVERSITÉ MARC BLOCH
STRASBOURG II
Unité de Formation et de Recherche des Sciences Historiques









Des civils en première ligne ?



Les bombardements aériens alliés dans le Nord-Est de la France, 1940-1945

























Sous la direction de messieurs les professeurs
Jean-Noël GRANDHOMME et Jean-Pierre DORMOIS




Maîtrise d'Histoire contemporaine    
Mathieu ROY   16 juillet 2004


































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Mais, bon Dieu ! Essaie de comprendre une minute,...
...e. Il n'y a plus que le bateau qui ait un nom, et la
tempête.
\end{changemargin}



Créon s'adressant à Antigone,
in ANOUILH (Jean), Antigone, Paris, La Table Ronde, 1946, p. 81-82.



* * *

Remerciements

Je tiens à remercier monsieur Jean-Noël Grandhomme pour l'intérêt porté à cette étude, la direction avisée et l'attention régulière dont il m'a fait la grâce.

Ma reconnaissance s'adresse également à ma famille : en premier lieu, à mon père Alain-Louis, pour les multiples conseils éclairés et le soutien matériel apportés à cet ouvrage, à ma mère Anne, pour l'éveil aux questions historiques qu'elle a pu susciter dans ma jeunesse, et à ma compagne Églantine, pour son attention quotidienne ; en second lieu, à ma grand-mère Jacqueline, hayangeoise de fait, pour son intérêt marquant porté aux questions militaires, faisant d'elle, sans aucun doute, la première personne ayant évoqué en ma présence les bombardements aériens alliés dans la thématique des rapports entre civils et militaires dans la guerre.

Je remercie aussi l'ensemble des personnes ayant facilité mes recherches d'une manière où d'une autre, notamment le personnel des divers services d'archives municipales où je me suis rendu et les membres d'associations d'anciens combattants de l'USAAF avec qui j'ai eu l'opportunité de correspondre.



* * *

Introduction

Un des traits principaux de l'histoire est de conjuguer des faits rares et des faits récurrents. Comme fait récurrent, un des plus classiques se décrit par le terme générique de violence. Les fonds culturels et religieux de nos aïeux en témoignent : l'aventure humaine selon la Genèse débute, quasiment, par le fratricide de Caïn1 ; Jésus Christ, pour sa part, est avant tout un homme non-violent plongé dans un monde ayant des aspirations bien moins pacifistes2 ; la violence latente du Ragnarök3 transpire dans de nombreux récits germaniques ou nordiques4.

Nous désignons comme violente les attitudes immodérés qui impliquent, la majeure partie du temps, des contraintes exercées par un individu, ou un groupe d'individus, sur autrui. Si l'étude de l'histoire est un domaine où l'inconnu est probablement plus vaste que le champ du savoir, cette définition assez large explique, en partie, que toutes les périodes que nous connaissons pourraient se caractériser de violentes, dans une certaine mesure. Mais aussi omniprésente la violence puisse t-elle être, ou paraître, elle n'est pas un phénomène uniforme : elle ne fait pas partie intégrante de toutes les sociétés, voire groupes sociaux, de la même manière, elle n'est pas comprise, tolérée, revendiquée et pratiquée par tous de manière similaire.



Pour échapper à l'impasse du chaos, les sociétés humaines proposent des modes de régulation et de canalisation de la violence, plus ou moins complexes, plus ou moins élaborés.

En Grèce antique, à titre d'exemple, nous trouvons trace d'une tentative de canalisation de la violence au travers des décrets d'asylia. Des cités ont, en effet, édictés de tels décrets, stipulant qu'en cas d'incident avec un citoyen d'une cité définie, au lieu de s'en prendre en représailles (sylân) à un autre individu quelconque de cette cité, l'individu, ou le groupe, lésé, devrait s'adresser à la magistrature de la cité pour réclamer son dû. Ce système offrait donc aux voyageurs, les marchands étant particulièrement concernés, une garantie juridique contre des représailles violentes aussi bien à l'égard de leur intégrité physique que de leurs biens5. Il s'agit donc d'une forme de canalisation de la violence au moyen de l'organisation poliade6.

L'Antiquité tardive chrétienne et l'Occident médieval fournissent également des exemples de tentatives de canalisation et de régulation de la violence. Saint Augustin développa certaines idées en ce sens, en particulier le bellum justum ou guerre juste. Tout en donnant à la religion chrétienne une éminente justification de l'acte guerrier s'il répond à certains critères, il s'agit aussi d'une condamnation de toute participation chrétienne à des actes guerriers ne répondant pas aux dits critères. Pour être juste, légitime, la guerre doit être défensive, déclarée par une autorité reconnue et son objectif doit être la restauration de la paix7. On notera que les moyens employés ne sont pas évoqués par cette définition. Il s'agit ici d'une forme de canalisation de la violence par la morale, dont l'Église, en tant structure sociale dirigeant la société8, se pose comme garante.

Dans la même aire géographique et culturelle, vers le XI ème et XII ème siècle, l'Église s'attacha à valoriser une certaine vision de la chevalerie, par le biais de la « paix de Dieu » : le preux guerrier doit défendre la veuve et l'orphelin, épargner les biens et membres de l'Église9. Il n'est pas surprenant que, comme dans l'exemple précédent, la morale soit le vecteur de la canalisation de la violence, étant donné l'initiateur du projet. Néanmoins, la particularité de la « paix de Dieu » est de spécifiquement désigner des populations qui devraient, idéalement, être épargnées par la fureur guerrière. Cela s'inscrit dans un contexte où le modèle théorique n'est plus celui du citoyen-soldat antique mais celui de la tripartition fonctionnelle de la société entre ceux qui combattent (bellatores), ceux qui prient (oratores) et ceux qui travaillent (laboratores)10. Bien que cela ne soit pas tout à fait net - et extrêmement loin de la pratique - nous pouvons considérer qu'il s'agit d'une différenciation théorique entre civils d'une part (oratores et laboratores) et militaires (bellatores) d'autre part.

Ces deux exemples médiévaux sont, en fait, en résonance avec une certaine bipartition du droit de la guerre : la distinction entre jus ad bellum, la justice de la guerre, et jus in bello, la justice dans la guerre. Le jus ad bellum consiste à évaluer la légitimité de la guerre, alors que le jus in bello consiste à évaluer la légitimité de certains actes guerriers11. Il est particulièrement intéressant de s'interroger sur l'interaction de ces deux droits. Dans quelle mesure le fait qu'une guerre soit considérée juste, dans ses motivations, influe sur le regard que l'on peut porter quant au déroulement de la guerre ? Plus en détail, dans quelle mesure la nécessité d'une victoire face à un ennemi considéré comme déloyal peut-elle pousser à présenter comme nécessaires des actes déloyaux ?



Cette réflexion nous amène à nous pencher sur l'aspect particulier de la II ème Guerre Mondiale que constituent les bombardements aériens alliés, en particulier dans le rapport noué entre militaires et civils. Si la légitimité de la lutte des forces alliées en rapport au jus ad bellum n'est que très rarement contestée, et ne parait pas contestable à nos yeux pour des raisons que nous ne croyons pas nécessaire de détailler ici, car ici nous ne tentons pas de faire oeuvre de citoyen mais d'historien, la légitimité alliée en rapport au jus in bello est bien plus floue.



De fait, la publication, en 1963, de l'ouvrage de David Irving intitulé Destruction of Dresden, mit à disposition du grand public des éléments favorisant un discours contestataire, en relatant la vague de bombardements particulièrement meurtrière sur Dresde du 13 et 14 février 1945. Ces bombardements n'avaient pas d'objectif stratégique très précis dans le cadre de la guerre mondiale, mais constituaient une démonstration de force efficace vis-à-vis de l'URSS, aux abords de la guerre froide12. Si de nombreux aspects de cet ouvrage, guidé par une germanophilie extrême qui poussera l'auteur à épouser le négationisme vingt ans plus tard13, ont depuis été remis en cause, en particulier le chiffre de 135 000 victimes14, l'ouvrage reste une référence pour de nombreuses personnes15, et cette remise en cause, cette mise en nuances, n'efface pas la question de fond pour autant. Si de nombreuses affirmations faites quant aux victimes ne semblent plus, avec les éléments aujourd'hui connus, ne mériter aucun crédit, de nombreux éléments non contestables donnant une idée de l'objectif de l'opération restent : par exemple, nous savons que la quantité de bombes incendiaires embarquées par rapport aux bombes explosives est trop importante pour rendre crédible l'hypothèse d'un bombardement ayant pour but de détruire les axes de transports ferroviaires ; nous savons également que le modus operandi par vagues de bombardements avait pour effet principal de désorganiser complètement la lutte contre le feu16.

L'interrogation sur la légitimité de tels bombardements est toujours d'actualité, ravivée régulièrement par des évènements contemporains comparables ayant la particularité d'impliquer un des belligérants principaux de la II ème Guerre Mondiale du fait de son évidente stature de dominant mondial. Ainsi, lorsque le monde a les yeux rivés sur New York lors de l'écrasement des fameuses Twin Towers, le 11 septembre 2001, la réaction de Jean-Claude Valla, ancien secrétaire général du GRECE, ardent défenseur d'une historiographie négationiste17, est de publier un ouvrage intitulé La France sous les bombes américaines, dont la thèse principale est l'idée qu'Oussama Ben Laden n'est pas inventeur du terrorisme18, mais qu'il s'agit là d'une pratique classique, en particulier de la part des États-Unis d'Amérique. Que Ben Laden ne soit pas l'inventeur le terrorisme, nul n'en doute, il n'était point nécessaire d'évoquer l'épisode de la Terreur19, que l'auteur nomme « dictature des droits de l'homme », pour nous en convaincre. En fait de faire une recherche sur les bombardements américains, durant la période qui nous intéresse, il s'agit pour l'auteur d'en prendre prétexte pour juger les États-Unis d'Amérique d'aujourd'hui à la lueur de ce que l'on suppose qu'ils étaient il y a 50 ans : chose qui explique, peut-être, pourquoi le titre de l'ouvrage parle de bombes américaines alors que le contenu de l'ouvrage porte aux deux tiers sur des bombes britanniques ; chose qui explique, peut-être, également, pourquoi l'auteur n'évoque jamais l'idée, souvent présentée comme justification des bombardements, que les bombardements auraient permis une victoire plus aisée des Alliés, faisant songer à une éventuelle volonté dissimulée de remettre en cause l'attitude alliée en regard du jus ad bellum de manière implicite, en se focalisant sur le jus in bello. À cette lecture, il est aisé de songer aux travaux de Dutrait-Crozon, pseudonyme de deux militaires, portant sur l'Affaire, contemporains à celle-ci, qui comportent des informations intéressantes, et pas nécessairement toutes erronées, mais qui ignorent délibérément quelques aspects fondamentaux du sujet, en particulier l'innocence de Dreyfus20. Comme pour Dutrait-Crozon, pour Valla, il ne s'agit pas de réaliser un ouvrage d'histoire mais de publier un pamphlet, intrinsèquement politique. Son intérêt principal, pour nous, est de montrer la persistance des interrogations possibles sur la légitimité des bombardements aériens alliés, et l'utilisation possible de l'histoire, ou, plutôt, d'une certaine mémoire - c'est-à-dire d'une construction socio-culturelle autour de l'histoire.

Et, à dire vrai, nous pouvons considérer que le questionnement de cette légitimité existait déjà dès 1943, si nous prenons en considération la critique formulée explicitement par l'évêque anglican George Bell21 ou encore par Vera Brittain22. Il n'est pas sans intérêt non plus de constater que Winston Churchill, naturellement impliqué dans le bombardement de Dresde de par sa position, publia, dès le 28 mars 1945, un memorandum visant à le blanchir23. Il est remarquable qu'à l'occasion d'un article prenant le ton d'un plaidoyer en faveur du même homme, l'historien Christopher Harmon déclare que les droits des belligérants sont relatifs à la cause défendue24, qu'il y aurait, donc, comme une évidence, une forme d'égalité géométrique, et non arithmétique, qui devrait s'établir entre eux. Ceci suggère que, paradoxalement, la légitimation de la politique de bombardement soutenue par Churchill, jus in bello, nécessite que l'on évoque la nature du conflit, jus ad bellum.

Pourtant, le sujet, en lui-même, n'a pas revêtu après guerre un caractère confidentiel. L'application du bombing area25, politique dont le bombardement de Dresde est la trace, n'a pas été tenue secrète : cela est évoqué, par exemple, de manière directe dans l'ouvrage très général sur la Royal Air Force (RAF) de Denis Richards publié en 1953 par les services de la couronne d'Angleterre26. Mais si le sujet était déjà déblayé selon les termes d'une histoire militaire classique, détaillant évènements principaux et directives, l'aspect humain, l'aspect vécu, de la question était jusque là un champ en friches, ouvrant la porte à une nouvelle historiographie du fait guerrier, que l'on peut estimer établie aujourd'hui.



Cette nouvelle historiographie du fait militaire, lorsqu'elle s'est intéressée aux bombardements, a mis en comparaison l'approche de la RAF et l'approche de l'United States Army Air Forces (USAAF), chose particulièrement intéressante pour nous, en regard de ce que nous sommes tentés d'appeler la vulgate franco-française des attentionnés bombardements britanniques face aux imprécis bombardements états-uniens, à laquelle nous sommes confrontés régulièrement dans nos sources, voire bibliographie. Il n y a, apparemment, qu'en France où on dit, en toute sincérité, que « les Anglais contrairement aux Américains savaient choisir leur cible »27, parlant de « précision des premiers, imprécision des seconds »28, en parfait désaccord avec les statistiques et directives de la RAF et l'USAAF confondues. Cependant, si l'approche de la RAF ne fait plus vraiment débat, les interrogations s'étant déportées sur les décisionnaires britanniques comme Winston Churchill, l'approche de l'USAAF reste encore sujette à discussion. Ceci implique que nous devons, en raisonnant sur les Alliés, éviter de les considérer comme un bloc complètement homogène.



Si tout les bombardements sont révélateurs, comme tout acte militaire, quant à l'endroit où une société est prête à placer son seuil de tolérance de la violence pour une cause donnée, ils nous apparaît que les bombardements aériens sur une cible éloignée du front, qui n'est pas en passe d'être libérée du fait des bombes, le sont d'autant plus. En effet, parler de « dommages collatéraux » à propos de victimes civiles s'avère d'autant plus compliqué lorsqu'on a du mal à désigner ce que serait la cible théorique. Plus intéressant encore est l'étude des bombardements d'une zone considérée comme occupée, comme la France, dont la population n'est pas directement considérée comme ennemie. On pourrait, certes, arguer que la France se trouvait aux cotés de l'Axe, en prenant en compte le fait que la France libre était relativement marginale. Cependant, des faits comme la diffusion par la radio, le 6 octobre 1942, d'un message en français adressé aux Français, leur assurant toute la sympathie américaine, leur demandant de ne pas rester à proximité des usines, nous semble montrer assez efficacement que le civil français n'était pas vu comme ennemi29. D'autres faits nous semblent montrer que la chose était loin d'être similaire concernant les civils allemands, souvent qualifiés de non-combattants plutôt que de civils30, car supposés participer à l'effort de guerre : à titre d'exemple, on se remémorera Franklin Rooselvelt qui n'hésita pas à dire, dans un contexte de guerre totale qu'il faut garder à l'esprit, qu'il « faut être dur avec le peuple Allemand et pas seulement les nazis [...] nous devons castrer les Allemands »31.



Bien entendu, se focaliser uniquement sur la question morale des bombardements serait oublier une partie majeure du sujet : la vie sous les bombes. Comment vit-on dans une zone sujette aux bombardements ? Vois-t-on dans le ciel des libérateurs ou des oppresseurs ? Qui était la victime principale des bombardements alliés, les forces de l'Axe ou la population civile ?

Il est bon, aussi, de s'interroger sur la mémoire de ce vécu, révélateur sur sa perception plus que sur sa réalité.




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[r]{69mm}
\includegraphics{images/zone_etudiee.eps}
\caption{\footnotesize Zone étudiée} \end{floatingfigure}

Nous nous proposons de creuser les aspects que nous avons mis-en-lumière en portant l'étude sur la zone spécifique du Nord-Est de la France, que nous limitons aux départements actuels de la Meuse (55), de la Moselle (57), de la Meurthe-et-Moselle (54), de la Haute-Marne (52), du Bas-Rhin (67), du Haut-Rhin (68), de la Haute-Saône (70), du Territoire de Belfort (90) et des Vosges (88). Il est à noter que notre étude porte en premier lieu sur les aires urbanisées de cette zone, et tout particulièrement Strasbourg, Metz, Mulhouse et Nancy.

Sans un seul instant avoir à l'esprit la prétention de réaliser une « histoire totale », v\oeux pieux que nous laissons à d'autres, nous désirons concilier histoire militaire, histoire des relations internationales et histoire du vécu, - chose qui nous semble vitale pour rendre intelligible la réalité passée desdits bombardements - dans la perspective large d'une histoire des rapports entre civils et violence guerrière.

Ainsi, il s'agira de s'interroger sur ce que représentent ces civils bombardés, se demander s'il s'agit-il des cibles d'une politique précise ou de « dommages collatéraux », victimes du hasard s'étant trouvées au mauvais endroit au mauvais moment, ou bien les deux à la fois. Il s'agira de se demander comment sont décidées les politiques de bombardement touchant la zone étudiée, et comment sont-elles présentées, aux victimes, aux agresseurs comme au reste du monde, cela par les Alliés comme par l'Axe. Finalement, il s'agira d'essayer de se représenter la vie sous les bombes et la vie par rapport aux bombes, quand la pluie de bombes reste dans le champ du probable, et d'aborder la question du souvenir des bombes.



Dans un premier temps, nous étudierons pourquoi, qui, où, quand et comment les Alliés bombardent, en traitant en particulier des directives, techniques employées et déclarations des leaders alliés. Il s'agira se pencher sur un contexte général qu'il serait malhonnête d'ignorer pour comprendre la réalité des bombardements dans le Nord-Est de la France.

Dans un second temps, nous quitterons le champ abstrait des objectifs militaires pour étudier leur réalisation effective, dans la zone d'étude, s'agissant d'évaluer l'impact direct et réel des bombardements dans différentes villes de la zone étudiée.

Finalement, nous allons essayer de savoir quel effet ont les bombes lorsqu'elles ne pleuvent pas, s'agissant de mesurer leur prégnance globale dans l'esprit des populations pendant ces sombres années. Ce faisant, nous allons aborder la question de la construction de la mémoire des bombes.



* * *

Pourquoi, qui, où, quand et comment bombarder ?

Comprendre les bombardements aériens alliés de zones urbaines dans le Nord-Est de la France, cela suppose, plus généralement, connaître la politique de bombardement alliée sur le théâtre d'opération européen : pourquoi bombarde-t-on, quelles sont les cibles que l'on vise, quelle stratégie emploie-t-on ?

Nous allons aborder la question du civil comme cible « acceptable » dans la perspective alliée. Nous avions également, précédemment, souligné l'existence de divergences au sein des forces aériennes alliées : nous allons entrer dans le détail de la question en comparant les doctrines et pratiques de la Royal Air Force (RAF) et celles de l'United States Army Air Force (USAAF).

Le civil comme cible dans la perspective alliée

L'initiative, évolution chronologique

Souvent, des revendications et des doléances reposent sur des antériorités historiques, réelles ou supposées. A titre d'exemple, facilement palpable dans le Nord-Est de la France, la nationalité de l'Alsace-Moselle fut longtemps, et est encore parfois, justifiée, ou remise-en-cause, selon des supposées antériorités historiques. Il est bien naturel, dans ces conditions, que soit posée la question suivante : qui bombarda des populations civiles en premier ? Naturellement, étant donné notre position, il ne s'agit pas pour nous de rentrer dans le jeu de l'évaluation morale de la question que nous traitons - le risque de biaiser l'étude nous apparaît comme trop critique. Il s'agit, tout simplement, de prendre conscience de ce jeu et de lui donner la place qui lui revient au sein de notre étude.

Jusqu'à la préparation et déclaration de la guerre : attraction et répulsion


\begin{floatingfigure}
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\includegraphics{i...
...id over Mannheim, 24th
December 1917}, IWM ART 1007, 1917} \end{floatingfigure}

Des bombardements aériens avaient déjà été réalisés pendant la Grande Guerre, à une heure où l'aviation n'était encore que balbutiante1.1 . Biplans et autres Zeppelins avaient déjà été utilisés comme armes de guerre, mais dans une perspective très expérimentale, un peu comme l'étaient les premiers Tanks, dans des proportions sans commune mesure avec celles de la II ème Guerre. L'aquarelle de Bertram Sandy représentant le premier raid sur Mannheim (figure [*]), quelques avions au milieu des nuages sur fond de métropole gigantesque, la veille de Noël 1917, suggère une pratique d'aventuriers bien plus qu'une pratique industrielle. Nous sommes plus proche du contexte des « As » de l'aviation que de celui de la boue des tranchées et des pluies de bombes1.2. En 1918, le Royaume-Uni mit en circulation le bombardier Handley-Page : volant à 100 kmh, à une altitude de 3 000 mètres, il pouvait transporter 800 kg de bombes. En 1942, ce même pays se dota du Lancaster, pouvant voler à 462 kmh, à une altitude de 7 300 mètres, sur une distance de 1 700 km : ce dernier pouvait, lui, emporter 10 000 kg de bombes. Entre ces deux avions, l'évolution des capacités est si forte que l'on pourrait presque parler de révolution.

L'efficacité militaire des premiers bombardements aériens était douteuse, en particulier si l'on se fie au rapport du militaire américain Edgar Gorrel, Final Report on US Air Activities. Contrairement à ce que suggère l'intitulé de ce rapport, il s'intéresse aux bombardements réalisés par les Français et Britanniques, dont il condamne l'inefficience, en particulier pour « leurs choix de cibles inintelligents »1.3, s'incarnant dans « le bombardement de villes au lieu de cibles militaires bien définies dans une ville »1.4.

Si l'on cherche une incarnation plus massive, plus systématique, des bombardements pendant les guerres précédentes, c'est du coté de l'artillerie qu'il faut se tourner. Celle-ci, pour sa part, joua déjà le rôle d'agresseur de populations civiles pendant la guerre de 1870, par exemple à Strasbourg, et pendant la Grande Guerre, par exemple à Paris1.5 (rappelons-nous les Grosse Bertha de Krupp). Dans ce sens, le bombardement aérien ne ferait que constituer une innovation technique, il se limiterait à l'exploitation de l'aviation, balbutiante lors de la précédente guerre, selon des stratégies anciennes. À ceci près que l'aviation est en évolution constante et permet, désormais, de bombarder si loin du Front que l'on ne peut plus être certain qu'il y a là un lien avec des objectifs militaires, une occupation ou libération n'étant pas envisageable. Guernica, ville espagnole bombardée par les avions de la légion Condor en avril 1937, dans le cadre du soutien allemand donné aux franquistes, en est un exemple marquant : le tir fut indiscriminé et sans objectif immédiat si ce n'est de faire passer un message. L'évolution des distances, associée à celle des quantités, implique donc, à notre sens, un changement de nature de la pratique guerrière du bombardement.

Cela n'a, apparemment, pas échappé aux belligérants eux-même, dans leur quête de justifications morales. Franklin Roosevelt, alors président des États-Unis, le 1er septembre 1939, fit la demande publique aux belligérants de s'accorder sur le bombardement aérien, en affirmant le refus d'appliquer une politique terroriste en la matière. Une démarche qui paraîtrait tout à fait louable s'il n'avait pas été montré, depuis, qu'il s'agissait là d'un calcul politique avant toute chose : l'ambassadeur William Bullit lui avait affirmé, auparavant, que l'Allemagne n'accepterait jamais un tel accord, et que cela tournerait l'opinion internationale contre l'Allemagne1.6, chose qui n'était pas acquise d'emblée. Le gouvernement britannique ne se fit pas prier pour répondre positivement à l'appel, se disant « opposé au bombardement aérien de populations civiles ou de villes non-fortifiées »1.7, pour des raisons morales, insistant sur la « forte impression faite par les considérations humanistes exprimées par le président des États-Unis »1.8. Humaniste mais prudent, le gouvernement britannique précise que ces beaux principes « ne tiennent que dans la mesure où tout les belligérants les acceptent »1.9. Surprise, Adolf Hitler, quelques jours plus tard, accepta l'accord, tout en présentant, le 11 septembre 1939, le bombardement de villes polonaises comme une nécessité, des résistants s'y cachant1.10.

Figure: Transport sous haute surveillance du viseur Norden in FUSSEL A la guerre...
\includegraphics[]{images/fussel-norden.eps}

Il ne faudrait pas être déterministe en évoquant ce calcul politique de la part de Roosevelt et conclure que l'enjeu n'était alors qu'une question de réputation internationale. Ce qui est en filigrane, c'est le fait que l'hypothèse des bombardements aériens était pour les Alliés une profonde source d'angoisses autant que de désirs, antagonisme curieux mais fréquent lorsqu'il est question de jeux dangereux. La demande du 10 Downing Street1.11 du 25 août 1939, quelques jours auparavant, faite aux États-Unis, en atteste. Dans ce courrier adressé directement à Roosevelt, hors procédure, Neville Chamberlain demande si la technologie du Norden Bombsight1.12peut être mise à disposition de son pays, rappelant l'aspect innovant du bombardement aérien, évoquant une fois encore la peur d'un tel « bombardement sans restriction »1.13, avec la prudence de rigueur qui veut que l'on s'engage uniquement à ne pas en être l'initiateur1.14. L'histoire de la diffusion au sein des armées alliées du Norden Bombsight, elle-même, en dit long sur l'enjeu que pouvait représenter dans les esprits les bombardements. En effet, ce viseur fut commandé dès 1921 par la Navy (marine) états-unienne. Il fut disponible en 1927 mais la Navy refusa de partager cette technologie avec l'United States Army Air Corps1.15 (USAAC) jusqu'en 1935. Pour finir, l'Air Corps Tactical School (ACTS) ignora tout à son propos jusqu'en 19381.16.

En temps de préparation de guerre, nous constatons que le sujet est à l'esprit des Alliés. S'ils se déclarent farouchement hostile au bombardement de civils, ils n'excluent que d'en être initiateur.

 

En guerre : les scrupules rayés de l'ordre du jour

Les premiers affrontements impliquant l'aviation, la RAF et la Luftwaffe1.17, furent effectivement à visées militaires. Mais il est assez compliqué, dans le cadre de bombardement à proximité du front, de faire la différence entre opérations visant les civils, opérations ne se souciant pas des civils, ou opérations visant uniquement les militaires. Nous l'avons vu, dès le 11 septembre 1939, Hitler joua la carte de la confusion quant aux bombardements de populations civiles, bien qu'il semble établi que la Luftwaffe en fit peu de cas lors de l'invasion de villes comme Varsovie et Rotterdam1.18. Varsovie, encerclée le 17 septembre 1939, donna sa reddition après dix jours de bombardements aériens et de pilonnages d'artillerie, comprenant des largages de bombes incendiaires, touchant parfois des troupes d'infanterie allemande. Le 13 et 14 mai 1940, après sa reddition, la ville de Rotterdam connu un sort comparable, ayant pour but de signifier à la population des Pays-Bas la futilité de toute résistance1.19.

Churchill, devenu Prime Minister le 10 mai 1940, mit en avant, très tôt, l'idée que n'importe quelle arme, technique, pouvait être légitime, face à un adversaire ayant violé autant de lois de la guerre traditionnelle que l'Allemagne1.20. Pour autant, cela n'impliquait pas encore de viser des civils en tant que cible habituelle, mais cela les plaçait comme cibles acceptables dans le cadre de missions de vengeance, et ce dès le 12 mai 1940. Churchill considérait alors qu'il n'était plus question de s'en tenir aux « scrupules passés »1.21. A cette date, l'Allemagne n'avait pas encore bombardé le Royaume-Uni. Churchill n'autorisa pas le bombardement de Berlin avant que le centre de Londres ne soit touché, ce qui se produisit le 24 août 1940, quelques jours avant le début du Blitz qui causa plus d'une dizaine de milliers de morts au Royaume-Uni1.22.

Le 30 octobre 1940, une directive exige que les raids aériens ciblent désormais des cibles industrielles au coeur de zones urbaines1.23. Petit à petit, la dynamique de guerre place le civil de spectateur à acteur de second plan, puis à acteur de premier plan. Cela se concrétise dans la nuit du 16 au 17 décembre 1940, lorsque un raid de grande envergure est décidé par le Cabinet de la Guerre, ayant pour but de « détruire autant que possible une ville allemande désignée »1.24, dans l'idée spécifique de porter la guerre au coeur de l'Allemagne1.25.

Nous pouvons dire que, dès lors, le civil a cessé d'être un dommage collatéral, une cible d'occasion. Cela s'inscrit dans la logique de guerre selon Carl von Clausewitz (1780-1831) : la guerre suppose une absence de limites et un dépassement de l'autre dans la cruauté. Il s'agit de se plier à ce qu'Hobbes, s'appuyant sur Thucydide, appellerait « nécessité de la nature », pour pouvoir faire la différence face à son ennemi, en se laissant entraîner dans une escalade de la violence1.26. Une telle logique mise sur l'idée que nul conflit ne peut être résolu autrement que par l'extermination de l'opposant ; une logique qui laisse, en fait, peu de place à l'humanité ; une logique qui semble avoir été celle des belligérants de cette guerre, dont l'aboutissement ultime est sans doute Nagasaki. Il est vrai que le prix à payer pour ne pas entrer dans cette logique est lourd, puisqu'il s'agirait de s'abstenir d'employer des moyens immoraux et efficaces dont l'autre ne se prive pas. Nous pouvons penser au cas analogue, sur certains points, de l'emploi de la torture en réponse au terrorisme, marquant la Guerre d'Algérie, quoique dans un contexte dont l'enjeu majeur n'était pas de même nature.


La doctrine de l'Air Power ou l'esprit de Giulio Douhet au sein des forces alliées

Pourquoi le Royaume-Uni fait-il preuve de tant de prudence quant à l'idée de ne jamais recourir à des bombardements aériens ciblant des civils ? Pour répondre à cette question, il convient de se pencher sur ce que l'on peut qualifier d'idéologie authentique, celle de la domination de l'Air Power, la suprématie aérienne, développée entre les deux guerres par des militaires de tout pays.

Si Edgar Gorrel critiquait les bombardements français et britanniques pour leur inefficacité, il avait à l'esprit que cela n'était que le fruit de mauvais choix stratégiques mais que, foncièrement, la technologie aérienne devait prendre part aux affrontements par le bombardement. Son rapport démontant les bombardements réalisés par les Français et les Britanniques doit être vu, en fait, comme un point de départ pour cette nouvelle doctrine de la suprématie aérienne1.27.

Giulio Douhet est, très probablement, le penseur majeur de cette nouvelle idéologie. Né en 1869, il s'implique très tôt dans l'armée et devient artilleur en 18961.28. Choisi en 1912 pour diriger la première escadrille aérienne italienne, il remarqua pendant la Grande Guerre que l'équipement au sol favorisait énormément la défense, poussant selon lui le conflit à des guerres de tranchées. Ceci l'amena à formuler, dès 1921, sa théorie sur le nouveau rôle qui devait être donné aux forces aériennes, estimant que l'avenir de la guerre était à l'usage des bombes et des gaz par bombardement aérien1.29. A ses yeux, l'aviation était le challenge de la prochaine guerre, une guerre qu'il avait bien à l'esprit loin de toute pensée pacifiste, apparemment totalement étanche à toute idée de « der des der » : il affirmait que les nations qui auraient l'audace de ne pas suivre ce qu'il considérait être l'évolution naturelle, et qui se seraient surprises par le conflit sans être dotés de l'armement adéquat (les bombardiers), seraient d'emblée vaincues1.30. A vrai dire, il s'agit là d'un lieu commun : bien évidemment, ne pas être prêt constitue toujours un désavantage majeur, souvent crucial dans un contexte de guerre. Marc Bloch cristallisait bien ce problème dans son examen de la débâcle de 1940 : il observait que l'enseignement de l'histoire dans les écoles militaires françaises ne prenait pas en compte la nature profonde de l'histoire qui est le changement. Ainsi, Bloch accusait cette pratique de l'enseignement d'avoir incité les chefs militaires français de 1914 à penser la guerre comme napoléonienne, et à ceux de 1940 quelle serait celle de 19141.31. Et il n'aurait pas donné tout à fait tort à Douhet en signalant l'extrême rapidité de la guerre de 1940, une rapidité ne donnant pas le droit à l'erreur initiale ni au manque de préparation1.32.

Mais ceci n'est que l'écume de la pensée Douhetienne. Ce qui caractérise cette pensée, hormis l'importance du poids qui devrait être accordé aux bombardiers, c'est l'idée qu'il n'y a aucune différence à faire entre civils et militaires1.33. Mieux, les civils sont en fait une cible de choix : pour Douhet, le temps des longues guerres détruisant pierre par pierre, caillou après caillou, champ après champ, l'Europe était révolu. Dorénavant, seules quelques vagues de bombardements sur des zones urbaines décideraient en un temps record de l'issue d'une guerre. Les prochaines guerres, pour Douhet, devaient être totales, et la vue du sang n'y serait plus réservée aux seuls militaires1.34. Tout dépendrait désormais de l'emploi de bombardiers selon un triptyque précis : largage de bombes explosives produisant les premières destructions, largage de bombes incendiaires provoquant des incendies, largage de bombes toxiques empêchant les secours d'intervenir1.35. Pour Douhet, il était impératif que l'armée de l'air soit prioritaire sur la marine et l'armée de terre, étant la seule armée à même de terroriser réellement les populations. Aussi, il était vital que soient constituées des flottes massives de bombardiers, laissant aux chasseurs le rôle unique de la défense des bombardiers contre les chasseurs ennemis, le seul danger selon lui. Le concept de batteries anti-aériennes ne le séduisait pas, pensant que seul l'équipement d'attaque devrait être discriminant du fait de l'infinie multiplicité des cibles potentielles à défendre1.36 ; il l'ignore donc, dans ses conceptions défensives autant qu'offensives. Ces conditions réunies devaient pour Douhet, permettre la réalisation de courtes guerres, moins destructrices et sanguinaires que celle de 1914-1918, tout en admettant le prix à payer : la mort de civils.

Sur ce point, Douhet fait très clairement l'impasse sur une des questions morales fondamentales lorsqu'on touche au jus in bello, celle du consentement des victimes. Dans l'esprit de Douhet, vue commode que d'autres auront toutes les raisons d'affectionner plus tard, le simple fait d'appartenir à une nation en guerre fait consentir à la mort. Cela peut passer par le fait de participer à l'effort de guerre. Mais la logique de Douhet veut que même l'inaction, ou l'inefficience de l'action, soit coupable : le civil est censé, voyant les bombes tomber sur son pays, s'il n'adhère pas à la guerre, oeuvrer pour que son pays change de politique, en faisant tomber le gouvernement si nécessaire. Tant que son gouvernement n'a pas signé de reddition, le civil n'est donc qu'un ennemi non-combattant, coupable d'appartenir à une nation en guerre. Ceci soulève de nombreuses questions, du fait en particulier que, peu importe que l'on soit dans un cadre démocratique ou pas, il parait impossible que l'on puisse dire que tous les éléments d'une nation soit à l'unanimité en faveur de leur gouvernement. D'ailleurs, les conventions de guerre reconnaissent le droit d'un homme à ne pas consentir à la guerre : par exemple, selon ces conventions, lorsqu'un guerrier se rend et est fait prisonnier, il abandonne son droit de tuer et ses opposants en font de même à son égard. S'il a un droit, voire un devoir, à l'évasion, s'il tue dans le cadre de cette évasion, il devient criminel aux yeux des conventions, son acte n'étant plus considéré comme acte de guerre, du fait de l'abandon de son droit de tuer, principe fondamental de sa détention pacifique1.37. A cet égard, nous pouvons dire que Douhet ne s'encombre pas de considérations morales. Nous verrons plus tard que, à vrai dire, les doctrines et discours militaires de ces années là s'encombrent finalement assez rarement de considérations morales, privilégiant la réflexion sur l'efficacité. Et en cette matière, Douhet fait l'impasse sur ce que Clausewitz résume par l'expression « brouillard de guerre »1.38. En effet, la théorie de Douhet oublie totalement le cas des balles perdues tout comme celui des conditions climatiques, ou encore des perturbations psychologiques des acteurs.

La doctrine de Douhet est donc une doctrine que l'on peut qualifier de totale, proposant une résolution simple, la suprématie aérienne, d'un problème majeur, la guerre, avec tous les défauts que comportent les idéologies proposant une solution clef-en-main, mais aussi avec tout leur pouvoir de séduction. Ainsi, l'Allemand Jan Smuts et l'États-Unien William « Billy » Mitchell s'y attachèrent très vite, le second rencontrant Douhet dès 19221.39. Mitchell, né à Nice en 1879, fils d'un riche sénateur du Wisconsin, prit contact avec la guerre aérienne, comme Douhet, dans le cadre de la guerre de 1914-1918, où dès avril 1917, il rencontra, en tant que lieutenant américain, les responsables des divisions aériennes françaises et britanniques. Très efficient, dirigeant des opérations aériennes, il récolta de multiples honneurs à l'occasion du conflit, réalisant un cursus honorum des plus respectables. Dès 1919, il critiqua ouvertement l'armée de terre et la marine des États-Unis pour leur manque d'intérêt pour l'armement aérien. C'est donc assez naturellement que son esprit turbulent rencontra celui de Douhet, le faisant persister dans son approche, au mépris de sa carrière. Il fut, en effet, rétrogradé en 1925 au rang de colonel, ce qui ne calma en rien ses ardeurs, puisqu'il accusa, après de l'écrasement du dirigeable de la marine nommé Shenandoah, ses supérieurs d'incompétence « presque digne de trahison de la défense nationale ». Cassé en cour martiale, il démissionna le 1er février 1926. Bien que discrédité, cet homme très bruyant aura été le lien direct entre l'USAAC et l'idéologie douhetienne, et sa disgrâce officielle ne doit pas être interprétée comme une disgrâce intégrale au sein de l'armée. Le fait que les bombardiers B-25 héritent du nom Mitchell est révélateur à ce propos1.40. Nous pouvons noter, cependant, l'existence d'une certaine controverse au sujet des liens entre Douhet et Mitchell, en particulier autour de la thèse de doctorat de Raymond Flugel, soutenue à l'Université d'Oklahoma en 1965. Flugel y soutien l'existence de liens forts, ce que contestent certains chercheurs de l'USAF comme Phillip Meilinger1.41. Nous le signalons car il nous apparait interessant de prendre connaissance de cette querelle - et donc du caractère polémique et discutable des liens entre Douhet et Mitchell. Mais, quoiqu'il en soit, cette querelle n'a pas de conséquences majeures pour notre propos : quand bien même Douhet et Mitchell ne se seraient jamais rencontrés physiquement, leur rencontre intellectuelle n'en serait pas moins indéniable, tant leurs vues, en observant certaines nuances il est vrai, sont accordées. Il s'agit, semblerait-il, plus d'une querelle sur la paternité de cette doctrine que quoi que ce soit d'autre, avec toutes les limites que comportent les réflexions qui acceptent d'entrer dans le cadre étriqué d'une privatisation des idées - les idées sont rarement le fruit d'un seul homme, et les self made men n'existent pas en matière intellectuelle. Nous ne pouvons qu'inciter les sceptiques à consulter les travaux des deux hommes, en particulier Il dominio dell'aria, ouvrage majeur de Douhet publié à Rome en 1921, et Winged Defence : the Development and Possibilities of Modern air Power, ouvrage majeur de Mitchell publié à New York en 1925. En matière de nuances, la principale réside dans le fait que Douhet vise les civils comme cible première alors que Mitchell vise les zones urbaines industrielles, où se trouvent des civils, comme cible première : dans les deux discours, des civils sont en première ligne, dans les deux discours nous retrouvons l'idée que les bombardements, selon la même méthodologie, permettent une résolution immédiate des conflits.


Comparaisons entre l'USAAF et la RAF en matière de doctrines et de méthodes

Bien que Douhet et Mitchell furent, de leur temps déjà, très controversés, les doctrines qui sont celles de l'USAAC et de la RAF sont relativement empreintes de l'idéologie de la suprématie aérienne. Et nous observons cela bien que les freins à la pénétration de cette idéologie soient multiples et, parfois, inattendus.

Si l'on y réfléchit, la proposition faite par Douhet et Mitchell ne pouvait être tout à fait ignorée. Tout d'abord, elle repose sur l'inédit : tant qu'une expérience n'a pas été tentée, elle possède un capital de séduction important. Aussi, un aspect lié à la question de l'inédit, cette expérience se présente comme solution providentielle : il suffirait d'appliquer une recette de cuisine pour obtenir une victoire nette, impliquant des civils mais réduisant la durée du conflit, et donc le nombre de victimes. Pour rendre le propos plus palpable, on peut ici faire une analogie entre cette idéologie militaire et l'idéologie sociale que constitue le communisme : si le communisme originel1.42 a encore un sens pour certains, c'est uniquement en n'admettant aucune expérience s'étant revendiquée communiste comme telle. Dans cette perspective, il est impératif de prétendre à l'inédit, la faillite de l'URSS, de la Chine, de la Corée (etc...) interdisant, sinon, de persister à croire à la solution miraculeuse - car il s'agit bien, in fine, de théologie1.43. Il est donc indéniable que dans le cadre idéologique, en particulier dans le cadre de celles promettant une résolution parfaite de conflits, l'inédit, l'absence d'incarnation historique, est donc bel et bien un avantage capital, dont profite la doctrine de la suprématie aérienne.

Ceci explique sans doute la réticence des leaders politiques comme Chamberlain à poser un veto net et définitif à tout bombardement de populations civiles. S'il n'y avait alors aucune certitude de la pertinence de la doctrine douhetienne, il n'y avait alors non plus aucune certitude concernant son impertinence. Pour autant, l'expérience italienne en Éthiopie, en 1935, qui tendait à appliquer cette doctrine, n'était pas probante à ce propos, malgré une domination totale des airs1.44. Par ailleurs, il est possible d'interpréter le stratagème de Roosevelt du 1er septembre 1939, que nous avons précédemment évoqué, comme un moyen d'engager l'application de la doctrine douhetienne, tout en laissant la responsabilité de cette action, son poids moral négatif, à l'Allemagne ; car cette théorie implique tout de même, peu importe quelle soit exacte ou pas, le massacre de civils. Mais il s'agit là, bien entendu, d'un raisonnement sur les intentions, intrinsèquement fragile. Nous pourrions tout aussi bien défendre la thèse inverse, qui voudrait que justement, Roosevelt voulait éviter l'incarnation de cette doctrine. Rien ne prouve le contraire, et prendre argument d'une déclaration hostile à cette doctrine, une hostilité très mesurée il est vrai, pour un argument en faveur de cette doctrine reste une démarche restant dans le champ de l'hypothèse, en aucun cas de l'affirmation.

Il faut donc garder à l'esprit la curiosité, et sans doute également la méfiance, nourrie tant par les Britanniques que les États-Uniens à l'égard de cette doctrine. Et s'il est loin d'être évident que tous partagent tout à fait les convictions de Douhet et Mitchell, l'intérêt de l'aviation au sein de l'armée devient difficilement contestable.

Nous avons en introduction évoqué l'hétérogénéité doctrinaire des alliés, en matière d'aviation. C'est en particulier en rapport de cette doctrine que cela apparaît.


La RAF et l'Area Bombing, le bombardement de zone

De la vengeance à l'habitude

Il est indéniable, concernant la RAF, que les propos de Douhet et Mitchell eurent une très large audience, au moins parmi les plus haut-gradés. Cela ressort de manière flagrante en février 1942 : le 14, une directive place les civils comme cible de choix des bombardements aériens1.45 ; le 22, l'Air Chief Marshal Arthur « Bomber » Harris, né en 1892, tout à fait douhetien dans l'âme, est nommé Air Officer Commanding Bomber Command, supérieur absolu du Bomber Command de la RAF. Mais cela n'est que l'aboutissement d'un processus engagé dès le début de la guerre.

Une réflexion sur le Blitz aurait du, logiquement, tendre à disqualifier la doctrine de suprématie aérienne, au moins aux yeux des britanniques. Le 8 décembre 1940, en plein Blitz, Lord Lothian, ambassadeur britannique à Washington, fait parvenir à Roosevelt une longue missive, évoquant point par point la situation britannique et l'abord de 1941, naturellement en incitant les États-Unis à entrer en guerre. Dans cet esprit, il précise bien que :

« Le danger d'une destruction de la Grande-Bretagne par une attaque massive et brève est écarté [...] Nous pouvons supporter la mise en pièce de nos habitations et le massacre notre population par des raids aériens indiscrimés. Nous espérons que les avancées techniques que nous réalisons nous permettrons de les contrer de plus en plus aisément, tout en rendant possible des attaques sur des objectifs militaires en Allemagne, dès lors que nos forces seront équivalentes à celles de l'ennemi. »1.46


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...rdgowan Road (London), IWM HU 36161
4700-09, janvier 1943} \end{floatingfigure}

Non seulement les raids aériens visant des populations civiles exercés par l'Allemagne n'ont pas pour effet de déstabiliser complètement la Grande-Bretagne en un temps record mais, de plus, ils semblent renforcer l'assise du gouvernement britannique. L'impact moral sur les populations de la vue du sang et de la mort n'aurait pas pour effet de favoriser une reddition mais, bien au contraire, de favoriser une résistance. A cet égard, le discours du 14 juillet 1941 de Winston Churchill, en hommage aux services de secours de Londres, bien qu'ayant évidemment pour objectif de rassurer, est parlant :

« Nous devons nous poser la question suivante : est-ce que les bombardements [sur Londres] vont se reproduire ? Nous partons du principe que c'est le cas. De nombreux préparatifs ont été fait en réaction à la douloureuse expérience que nous avons vécue et des multiples erreurs que nous avons, sans doute, commises - le succès ne vient, après tout, qu'après de multiples erreurs et leur analyse. Si l'apaisement cesse, si la tempête reprend, nous serons prêts, nous ne pâlirons pas, nous pouvons la supporter une fois encore.

Nous ne demandons aucune faveur de la part de nos ennemis. Nous n'attendons de leur part aucun remord. Au contraire, si ce soir nous demandions à notre peuple s'il désire qu'une convention de guerre coupe court à tout bombardement de villes, la majorité écrasante répondrait ``Non, nous allons les rencontrer sur leur terrain, et cela avec plus bien plus de vigueur qu'ils ne l'ont fait.''

[...]

Nous pensons sincèrement qu'il est en notre pouvoir de poursuivre ce processus, mois après mois, année après année, jusqu'à ceux qu'ils [les nazis] soient supprimés par nous ou, mieux, mis-en-pièce par leur propre peuple. »1.47

L'impact des bombardements en Grande-Bretagne est donc loin de provoquer une volonté de reddition parmi la population britannique. Au contraire, les bombardements poussent la Grande-Bretagne à s'afficher plus hargneuse qu'elle n'aurait osé l'être auparavant. Certes, nous pouvons remarquer que le Blitz ne correspond pas à une application parfaite de la théorie de Douhet : si les bombes incendiaires succèdent bien aux bombes explosives, il n'est pas fait usage de gaz1.48. Ceci dit, nous savons bien que, dans notre matière, les spéculations à propos de ce qui aurait pu arriver si l'histoire avait été différente mènent irrémédiablement à tout et, du coup, à rien. Ce que l'on peut constater, c'est que la RAF, de toute façon, ne fera pas non plus usage de gaz durant cette guerre, et son expérience se calquera donc sur l'expérience allemande. Comme le plupart des théories clef-en-main, la doctrine de Douhet est difficilement applicable intégralement, pour diverses raisons ; évidemment, cela, dans une certaine mesure, permet de maintenir le soupçon d'inédit dont nous parlions auparavant.

La Grande-Bretagne fait donc le choix de s'engager dans une voie dont son propre vécu, voire son actualité, dément l'efficacité. Il faut noter que des sondages réalisés en 1941 révèlent que la population britannique désireuse de bombardements meurtriers sur les villes allemandes est surtout celle qui n'en a pas fait l'expérience. Les plus bas scores sont atteints dans les villes durement bombardées comme Londres ; mais ces scores sont quand même de l'ordre de 45 % de sondés favorables aux bombardements1.49. Ainsi, si l'on peut dire que les populations qui connaissent réellement l'expérience du bombardement sont moins enclines à le faire subir à autrui, ces populations n'y sont pas opposés de manière écrasante pour autant.

Par ailleurs, les décisionnaires britanniques avaient-ils le choix de leur politique aérienne en ce début de guerre ? La question mérite d'être posée, et une réponse négative expliquerait en grande partie l'affection vouée à la théorie de la suprématie aérienne. En 1940, le Royaume-Uni est littéralement saigné par l'Allemagne nazie : hormis se défendre sur son propre sol, tant bien que mal, quelles solutions restent à sa disposition ? Si Douhet et Mitchell n'avaient sans doute pas tort sur un point, c'est que la défense anti-aérienne au sol n'est pas une mince affaire. Par ailleurs, et c'est sans doute là l'essentiel, l'attaque permet de déplacer le front, au moins pour un temps, dans les retranchements de l'opposant - et cela sans même qu'une réelle offensive, impliquant une évolution réelle de la situation militaire, soit encore possible. Mais, dans une perspective d'attaque, l'équipement aérien semble constituer le problème majeur britannique : leurs avions apparaissent tout simplement trop inefficaces. Les premières missions britanniques visent des cibles militaires précises, dites « stratégiques », et cela de jour. Lorsque la cible n'est pas manquée, le nombre d'avions ne rentrant pas à la base représente un coup matériel et humain probablement plus important que celui subi par les bombardés. C'est, du moins, ainsi que le United States Strategic Bombing Survey, travail colossal d'universitaires, d'industriels et de militaires, élaboré sous la houlette de l'USAAF, publié à la fin de la guerre et décidé pendant la guerre1.50, nous présente les faits :

« La RAF fut, dans la guerre aérienne contre l'Allemagne, une pionnière. Elle expérimenta, assez brièvement, les attaques de jours sur des cibles industrielles mais abandonna la démarche du fait de pertes bien trop lourdes. Ensuite, elle tenta des attaques sur des stocks de pétrole, d'aluminium ou encore des usines aéronautiques de nuit. Cette démarche fut également abandonnée ; avec les techniques à disposition, il était impossible de localiser précisément les cibles à temps. Alors, la RAF commença les célèbres raids sur des villes industrielles allemandes. »1.51

Un rapide aperçu des bombardiers les plus employés par la RAF (cf. Figure 1.2) révèle en effet certaines particularités qui dénotent de l'équipement de l'USAAF. Le premier élément, le plus flagrant, c'est la masse de bombes que les bombardiers britanniques emportent : l'Halifax emporte en moyenne une masse deux fois plus importante de bombes que les bombardiers de l'USAAF ; le Lancaster, lui, en emporte une en moyenne trois fois plus importante que ceux de l'USAAF. Si, certes, cela permet plus facilement de littéralement noyer une zone sous les bombes, cela multiplie la lourdeur de l'avion, et donc, à technologie de navigation comparable, réduit sa maniabilité.

Figure: Comparatif (simplifié) de quelques bombardiers alliés employés entre 1940 et 1945 sur le théâtre européen, basé sur les informations du US Air Force Museum et celles de la RAF.
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Autre aspect, sans doute lié à la masse de bombes emportées, qui n'arrange rien, c'est l'attitude de vol relativement faible des Lancaster et Halifax. Le LB30 est celui qui vole le plus haut des bombardiers de la RAF, à 7315 mètres environ, soit une altitude inférieure au B-25B, le bombardier de l'USAAF sur le théâtre européen qui vole le plus bas. Cela les rend, naturellement, plus vulnérable face aux chasseurs ennemis, voire à la FLAK - il s'agit de l'altitude de vol moyenne, pas de l'altitude en combat. Nous constatons également que ces bombardiers sont sous-dotés en armement de défense, disposant systématiquement de moins de mitrailleuses que leurs homologues de l'USAAF et de calibre plus faible. Nous notons, d'ailleurs, que le LB30, le bombardier de la RAF qui est le plus avantagé sur un plan défensif, n'est en fait à la base qu'un B-24A, fourni par l'USAAF à la RAF, et ne constitue pas le gros des bombardiers de la RAF. Dernier aspect, qui n'est pas des moindres lorsqu'il est question d'efficacité de bombardement, la RAF utilise majoritairement le viseur Mark XIV, très très inférieur au Norden Bombsight1.52. Il ne s'agit là que d'une comparaison entre bombardiers alliés : tout en étant sans doute plus difficile d'interprétation, une comparaison avec les chasseurs de l'Axe pourrait avoir son intérêt également. Les Britanniques sont donc, du fait de leur dotation en bombardier, dans une posture défavorable et c'est cela qui nous fait dire que l'adhésion à la doctrine de la suprématie aérienne, qui s'impose là comme une évidence, reflète aussi une absence de liberté de politique, à ce stade de la guerre - bien que, après tout, leur dotation en bombardier reflète l'esprit d'avant-guerre.

Le facteur humain est également à prendre en considération. Cet aspect transparaît au travers de certaines expressions faisant leur apparition à la RAF. Le creepback, par exemple, désigne le largage des bombes avant la cible, pour limiter les risques, par angoisse. Généralement, lorsqu'un bombardier fait du creepback, ceux qui le suivent bombardent trop tôt également, puisqu'ils prennent ceux qui les précédent comme indicateurs de la cible. Bien entendu, il arrive que plusieurs bombardiers d'affilée donnent dans le creepback, résultant en un bombardement particulièrement éloigné de la cible théorique (plus de 15 kilomètres). Nous avons alors affaire à des fringe merchants1.53, expression difficilement traduisible en français de manière pertinente1.54. Si de telles expressions sont inventées, c'est en référence à un certain quotidien et non pas pour l'amour tout particulier des jeux de mots. Le mauvais matériel s'allie donc aux faiblesses humaines, aux peurs des équipages d'une armée qui offre les chances de survie parmi les plus faibles possibles de toutes les armées britanniques1.55. Les récits d'avions abattus par leur propre camp sont d'ailleurs indénombrables, entrant de plein pied dans la légende1.56.

D'échecs en échecs, dès 1940, la RAF entre dans une dynamique de bombardement, à l'ampleur de plus en plus importante, de zones urbaines. Le 30 octobre 1940, le Cabinet de la Guerre britannique émet une directive stipulant que les raids aériens doivent, dorénavant se dérouler dans des zones industrielles au coeur de zones urbaines1.57. Le 16/17 décembre 1940, nous l'avons déjà mentionné, ce même Cabinet de la Guerre décide de raids de vengeance, où il s'agit de détruire sans distinction une ville, tâche pour laquelle les bombardiers imprécis au tonnage démentiel de la RAF s'avèrent efficaces. Progressivement ce qui était mission de vengeance devient mission habituelle - car bien entendu, celles-ci seulement peuvent être présentées comme couronnées de succès. Effectivement, entre mai 1940 et mai 1941, 40 % des bombes larguées sur le sud de l'Allemagne manquent leur cible1.58. Le 9 juillet 1941, le Bomber Command affirme son objectif terroriste1.59 en indiquant que « la tâche principale des bombardiers sera dorénavant de disloquer le réseau de transport et de briser le moral de la population civile, comme un tout »1.60, tout en indiquant, tout de même, que l'objectif n'est pas « de trucider délibérément les populations mais de détruire leurs maisons, usines et loisirs »1.61. Cette progression nous amène à l'année 1942, année de la nomination de Harris à la tête du Bomber Command, période où l'on peut considérer la RAF dans une perspective pleinement douhetienne. Ainsi, pour Harris « nous [les alliés] pouvons supprimer Berlin [...], cela nous coûtera de 400 à 500 avions. Ça coûtera à l'Allemagne la guerre »1.62. Dans le même ordre d'idées, Harris disait qu'il « avait toujours eu le désir de faire d'Hambourg une ruine sans vie (a real dead set) » parce qu'il s'agissait « de la seconde ville la plus importante en Allemagne » et qu'il voulait « faire un spectacle fabuleux »1.63, affirmant clairement que c'est bien la taille de la ville en terme de population qui l'intéressait prioritairement, et non pas sa zone portuaire notable et son arsenal de sous-marins. Dans un pareil contexte, il n'est pas franchement surprenant de voir Lubeck apparaître dans la liste des cibles de choix, non pas pour son poids industriel, mais parce qu'elle considérée comme structurellement (âge des bâtiments, entassement des constructions) très inflammable1.64. Il n'est pas tout à fait surprenant non plus de voir des missions nommées « Gomorrah », en référence, bien entendu, au passage biblique, ce qui, selon les termes de l'historien Earl Beck, « suggère que l'on se considère comme Dieu-tout-puissant faisant pleuvoir le feu sur la population de pécheurs de la Gomorrhe moderne »1.65. Par la suite, en 1944, le Cabinet de la Guerre britannique proposa l'emploi du gaz moutarde... Ce qui ne peut pas être interprété autrement que comme une adhésion parfaite à la doctrine de Douhet. Mais Carl Spaatz, de l'USAAF, commandant de la 8ème Armée de l'air en 1942, de l'armée de l'air du Nord-Ouest de l'Afrique en 1943, puis de l'US Strategic Air Forces (USSTAF) en Europe en 1944, s'y opposa formellement, en estimant que cela devait être proscrit quand bien même l'Allemagne s'y adonnerait1.66, coupant court à toute logique d'escalade de la violence. Ce désaccord concernant l'emploi de gaz n'empêcha pas la RAF de, à l'occasion d'un nombre important de missions, accroître le pourcentage de bombes incendiaires larguées, au dépend des bombes hautement-explosives1.67.

Cette évolution vers la doctrine de Douhet est, comme nous l'avons suggéré, en partie le fruit des faiblesses de l'équipement britannique, au moins au départ. Parce que cet équipement ne permet pas de missions de jour, constituant une cible trop facile pour les chasseurs ennemis, les bombardements se font de nuit. Mais de jour, déjà, les bombardements s'avèrent extrêmement peu précis. Évidemment, les bombardements de nuit ne peuvent qu'être d'autant plus imprécis, et reposent, en fait, sur le choix de mettre en péril des civils ennemis pour sauver ses militaires. C'est donc bien dans cette perspective qu'il faut comprendre l'area bombing, le bombardement de zone (urbaines), parfois appelé carpeting bombing ou encore saturation bombing, dont l'objectif est toujours, lorsque la cible est en Allemagne, même si l'ordre de mission évoque une quelconque voie ferrée, de littéralement inonder une zone de bombes et de n'en laisser plus que des ruines.

Un « certain sens des responsabilités » ou l'absence d'audience pour un regard critique sur la stratégie aérienne nationale

De plus en plus totale, l'idéologie de la suprématie aérienne, cultivée par la RAF et en premier lieu le commandant de son Bomber Command, Harris, ne fit pas l'unanimité absolue en Grande-Bretagne. L'exemple le plus marquant de regard critique à l'égard des bombardements est, sans doute, celui de George Bell. Évêque anglican de Chichester depuis 1929 ayant une visée très largement \oecuménique, il tint très tôt un discours relativement original, s'affranchissant largement du contexte de guerre ambiant. Ainsi, il rappelait à qui voulait bien l'entendre qu'il estimait très important de différencier les Allemands des nazis1.68. Dès 1943, il usa de sa position pour rappeler qu'aux yeux de la foi chrétienne, si la guerre est tolérée comme un mal parfois nécessaire, elle reste considérée comme un mal. En particulier, il estimait que le bombardement de zones urbaines n'ayant pas prouvé son utilité militaire directe, sa pratique était indigne d'un pays chrétien et loyal. Ce qui naturellement déboucha sur une accusation directe d'Harris, qui, selon Bell, désinformait la population britannique, peu encline, sans doute, à se poser énormément de question sur la qualité vie des allemands1.69. Il alla jusqu'à amener le sujet à la Chambre des Lords, le 9 février 1944. Mais nous ne pouvons que constater que son propos était bien moins accueilli que ceux d'Harris, qui avait l'avantage certain de représenter la main du peuple britannique frappant l'envahisseur allemand, et sa prise de position fit de lui le prélat le plus détesté du pays, y compris au sein des instances ecclésiastiques anglicanes. D'autres exemples comparables à celui de Bell existent : tous montrent la faible audience disponible, au Royaume-Uni, pour un discours contestataire en ces temps troubles. La chose surprend d'autant moins lorsque l'on sait que, selon des rapports à propos de la presse britannique envoyés à Roosevelt, « il n'y a pas de censure mais le fait que la majorité des propriétaires de journaux, par le biais de la Chambre des Lords, soient liés au Gouvernement les implique avec un certain sens des responsabilités »1.70. En d'autres termes, « s'ils sont convaincus qu'une certaine information nuirait à l'intérêt national, ils la tairaient »1.71.

Le poids d'Harris ne saurait s'expliquer sans évoquer Winston Churchill. Si ce dernier au sujet du bombardement de zones urbaines tenait des discours ambigus, son soutien à Harris semble avoir été inconditionnel. Il est certain que cette politique aérienne n'était pas sans intérêt pour Churchill, qu'il adhère fondamentalement ou pas à l'idéologie qu'elle implique. Tout d'abord, cette politique adressait un message à l'Allemagne : nous sommes aussi capable de vous faire souffrir, vous allez subir ce que vous faites subir aux autres, si vous ne changez pas de gouvernement1.72. Elle adresse également un message au Royaume-Uni : gardez confiance, nous avons les moyens de faire face, eux aussi vont souffrir1.73. Finalement, elle adresse un message au reste du monde, en particulier aux États-Unis et à l'URSS, important au début de la guerre : nous sommes forts et tenaces, nous tiendrons, il vaut mieux être avec nous que contre nous1.74. Mais si les agissements du Bomber Command convenaient au discours politique de Churchill, sur un plan purement militaire, le bombardement de zones aériennes était pour lui surtout « un formidable moyen pour blesser l'ennemi »1.75, et non pas la voie assurant la victoire. Il écrivait, en effet, dès le 27 septembre 1941, dans une réponse à Charles Portal, prédécesseur d'Harris à la tête du Bomber Command :

« L'idée que les bombardements puissent être en facteur décisif dans la guerre actuelle est très discutable. Au contraire, tout ce que nous avons appris depuis le début de la guerre nous incite à penser que l'impact moral et physique des bombardements a été fortement exagéré. Il n'y a aucun doute sur le fait que le peuple britannique a été stimulé, endurci, par les attaques aériennes. Par ailleurs, il semblerait très probable que les défenses au sols et les chasseurs de nuit vont très probablement dominer le ciel. Aussi, lors des calculs sur le nombre de bombardiers nécessaires pour achever les missions hypothétiques et indéfinies que l'on leur attribue, il serait bon de prendre en compte le fait qu'un quart seulement de nos bombes touchent leurs cibles. »1.76

Six semaines après le bombardement de Dresde, le 28 mars 1945, il écrivit un memorandum, auquel nous avons fait une brève allusion dans notre introduction, qui fut apparemment plusieurs fois modifié pour ne pas trop heurter le Bomber Command. Sans être véritablement intéressant, son contenu édulcoré reste pourtant relativement accablant pour celui-ci, et apparaît avant-tout comme une volonté de Churchill de se dédouaner. Si nous pouvons croire à une certaine sincérité des inquiétudes de Churchill quant au massacre réalisé, nous constatons surtout que la finalité du propos est de reporter sa responsabilité sur le Bomber Command et Harris, en premier lieu, qui, après tout, était aux ordres de Churchill.

Nous avons parlé précédemment du choix fait par les Britanniques de placer la vie des militaires britanniques avant celle des civils allemands. Cela pose le problème, dont nous avons parlé en présentant Douhet, du consentement ; nous n'y reviendrons pas. Mais cela pose surtout le problème de l'explication de la poursuite des bombardements après la Bataille des Ardennes. Nous l'avons vu, dès 1941, Churchill ne croyait pas que ces bombardements puissent être décisifs. Dès la fin 1944, la défaite de l'Axe est assurée. Quel sens donner alors à la poursuite de bombardement visant des civils, puisque la survie britannique n'est plus en jeu ? Cela nous amène à une nouvelle réflexion sur le jus in bello : l'historien Christopher Harmon, nous l'avions signalé, défend Churchill en signalant les atrocités commises par les troupes nazies, partant du principe que les droits d'une armée à la guerre est relative aux crimes de l'autre. Harmon, avec intégrité, lui-même souligne l'étrangeté de la poursuite du bombardement de zone après les Ardennes1.77, mais il ne semble pas remarquer que cela invalide parfaitement sa théorie d'égalité géométrique des droits des belligérants. En effet, ce questionnement sur la poursuite du bombardement de zone implique que, finalement, ce qui rend des opérations peu morales acceptables, ce ne sont pas les actes passés de l'ennemi, mais les actes futurs. En effet, si l'on peut comprendre le choix de ne pas se préoccuper de la vie des civils allemands alors que la vie des civils britanniques est en péril direct, et que sauver des vies parmi les premiers peut signifier amener les second à l'extermination, il est bien plus compliqué de comprendre, du moins de légitimer, cette même attitude alors que l'enjeu n'est plus que géopolitique. Henry Sidgwick, penseur britannique (1838-1900), avait déjà mis l'accent sur la « proportionnalité » et « l'utilité » des actes guerriers : dans cette logique, un guerrier agissant en pensant qu'il mène son camp à la victoire serait donc moralement inattaquable1.78. Si ce point de vue pourrait faire office de défense pour Harris, ce n'est certainement pas le cas pour Churchill. Mais cet argument souffre, de toute façon, d'un défaut assez notable : il ignore le fait que « l'enfer est pavé de bonnes intentions », et pourrait sans doute légitimer les actes de nombreux nazis, qui dans leur perspective défendaient le monde, avec la vision restreinte du monde qui leur est caractéristique. Nous remarquons, d'ailleurs, que cet argument est explicitement refusé par l'US Army Handbook of Military Law de 1956.

Néanmoins ne pas exposer ces éléments de contexte revient à ignorer l'histoire du Bomber Command durant la guerre. Car, au fil des affrontements, le contexte de la guerre change considérablement et tout le paradoxe réside dans le fait qu'il tendait à rendre de moins en moins acceptable la doctrine de Douhet alors que, nous l'avons vu, la RAF évolua continuellement vers celle-ci. Il est notable que lorsqu'Irving et Valla évoquent les bombardements de zone, ils jugent en bloc le Bomber Command à la lumière des actes de 1945, en ignorant 1940-1941, réalisant là une simplification historique d'autant plus dérangeante qu'il n'est pas certain qu'elle ne s'explique que par un manquement au devoir de rigueur.

La particularité de la situation britannique au début de la guerre explique, sans doute, en partie l'hétérogénéité des pratiques de bombardement entre alliés.


L'USAAF et le Precision Bombing, le bombardement de précision

Du point de vue états-unien, les choses sont tout à fait différentes. Très tôt, en privé pour ne pas publiquement désavouer leurs alliés, les États-Unis signalent au Royaume-Uni la gêne que leur procure l'idée de cibler le moral de populations civiles dans le cadre d'offensives de bombardements. Ils trouvent particulièrement difficile de concilier les positions britanniques sur la manière de bombarder avec l'expérience douloureuse du Blitz1.79.

Et ces considérations morales ne constituent pas le gros des critiques : beaucoup d'autres critiques portent exclusivement sur l'efficience de la méthode de la RAF. Il peut y avoir plusieurs explications à cette focalisation sur la technique. Nous pouvons supposer qu'attaquer les Britanniques sur des questions morales aurait mis en péril la solidarité alliée. Mais il est tout à fait probable que cela reflète, également, dans la majeure partie des cas, les préoccupations réelles des militaires impliqués. Ira Eaker, commandant de la 8ème Armée de l'USAAF, actif sur le théâtre européen tout au long de la guerre, déclarera, après guerre, à un historien de l'USAF :

« Je n'ai jamais eu l'impression que les leaders de l'[US]AAF étaient pris par des sentiments moraux. Un militaire doit être formé, entraîné et discipliné pour faire son travail... Les affaires de sentiments n'entrent jamais en ligne de compte en cette matière. »1.80

Nous trouvons là une pensée qu'Henry « Hap » Arnold, commandant pendant la guerre de l'USAAF, créateur après guerre de l'USAF, ne démentirait pas. En 1941, ce dernier ne critiquait le bombardement de zones urbaines uniquement par son manque d'efficacité, qu'il considérait du à un manque numérique de bombardiers1.81, un propos qui n'aurait pas déçu Douhet.

Si le contexte dans lequel se trouvent les États-Unis ne les poussent pas au bombardement de zone, leur adoption du precision bombing, bombardement de précision, ne peut s'expliquer par une simple différence éthique. Il est à noter que le bombardement de précision est souvent appelé strategic bombing. Cette dénomination semble peu appropriée, et nous la laisserons donc de coté, puisque, dans le cadre du bombardement de zone, la zone est considérée comme stratégique - les deux logiques de bombardement impliquent donc un certain sens de la stratégie, et imposent leurs cibles comme stratégiques.


La précision, une spécificité revendiquée par l'USAAF

La doctrine de précision qui s'installe à l'USAAC avant guerre est une variante très très modérée de la doctrine de la suprématie aérienne. Pour des raisons morales et techniques, l'idée de cibler les civils est exclue. Ainsi, un lieutenant-colonel états-unien écrivait à propos de la doctrine de suprématie aérienne, en 1928, que « de telles actions peuvent seulement mener sur contre nation le ressentiment du reste du monde civilisé, un prix qu'aucune nation ne peut payer »1.82. Une leçon de l'Air Corps Tactical School (ACTS) de 1939, quant à elle, précisait que « les attaques directes de la population civile [...] sont rejetées comme un objectif d'opération militaire aérienne du fait de considérations éthiques »1.83.

Ce qui n'empêche pas de penser, dans la foulée, que le bombardement aérien d'un objectif industriel précis peut être le moyen le plus efficace et économique pour gagner la guerre1.84. C'est en ce sens que nous disons qu'il y a là une forme très atténuée de la doctrine de suprématie aérienne : l'idée que l'armée de l'air puisse jouer un rôle plus que déterminant est présente, mais l'aspect terroriste1.85 est effacé. Harold « Hal » L. George, dirigeant la Bombardment Section de l'ACTS jusqu'en 1934, moment à partir duquel il poursuivit sa carrière en dirigeant le département d'Air Tactics and Strategy, écrivait alors :

« La mission principale des forces aériennes, lorsque son équipement le permet, est d'attaquer les éléments vitaux de l'économie nationale ennemie, ce qui va tendre à réduire la capacité de cette nation à poursuivre la guerre et, du coup, contribuer directement à l'achèvement de l'objectif premier de la guerre, la désintégration de la volonté de résistance de l'ennemi. »1.86

Ceci correspond au canon de l'USAAF, expliquant le dédain états-unien pour les pratiques de la RAF. Non seulement il y a un aspect de différenciation morale mais, en plus, pour un militaire de l'USAAF, la voie de la victoire est belle et bien dans l'éradication de l'économie adverse. Nous en retenons que l'évaluation douhetienne des conséquences psychologiques du bombardement n'est pas reconnue comme valable pour l'USAAF au contraire de la RAF, et ce point constitue le pilier de l'hétérogénéité doctrinaire des forces aériennes alliés. Nous insistons sur le fait que nous présentons ici un canon. Il ne faut pas préjuger de ce fait une homogénéité parfaite de la pensée des membres de l'ACTS. Cette pensée est la pensée dominante mais il fut observé à plusieurs reprises que l'attitude observée vis-à-vis de la doctrine douhetienne est plutôt de l'ordre de l'ambivalence, et non pas du rejet pur et simple1.87.

Par ailleurs, il faut garder à l'esprit la question importante du statut de l'USAAC, puis de l'USAAF. Comme leur acronyme l'indique, il s'agit de subdivisions de l'United States Army, et non pas d'armées autonomes. L'idée d'une armée de l'air autonome tient à coeur à de nombreuses personnes au sein de ces institutions et, si l'on en croit l'historien Ronald Schaffer, cet élément aurait en soit constitué une forte barrière morale vis-à-vis du bombardement de zone1.88. Cette barrière morale reposerait spécifiquement sur la question de l'image de l'USAAF : pour qu'il puisse avoir fondation d'une United States Air Forces (USAF, ce qui sera effectif en 1947), il faut que l'image de marque de l'USAAF soit immaculée... en particulier, il faut que son éthique paraisse indiscutable, pour qu'il apparaisse possible de la rendre autonome, c'est-à-dire capable de décider elle-même de ses actes sans en rendre compte à personne, sinon au président du pays.

Le 29 octobre 1942, une directive concernant toutes les forces aériennes alliées, imposant des restrictions quand aux choix des cibles de bombardement est édictée. Chose étrange, elle émane du British Air Ministry qui décide que, dorénavant, les cibles militaires à proximité de zones à forte densité de population sont inacceptables, lorsque la cible est sur un territoire occupé1.89. Et c'est sur ce dernier point qu'il faut s'attarder : en 1942, les missions de bombardement de zones de la RAF sont focalisées sur l'Allemagne, la directive est donc sans implication réelle pour la RAF. Par ailleurs, elle porte sur la question de la cible uniquement, et non pas sur la méthode de bombardement. C'est-à-dire qu'une réflexion sur la nature des bombes larguées ou encore le moment du bombardement (diurne ou nocturne) n'est pas à l'ordre du jour. Néanmoins, une telle directive ne s'explique que par rapport à la position états-unienne sur la question.

En janvier 1943, lors d'une conférence à Casablanca, Churchill et les leaders de l'armée britannique tentèrent d'obtenir de l'USAAF sa participation aux raids de bombardement de zone. Mais Arnold et Eaker réussirent à imposer la poursuite du bombardement de précision au sein de l'USAAF. L'historien Schaffer souligne la nature de l'argumentaire purement pragmatique des deux hommes : l'équipement de l'USAAF est adapté pour des bombardements de jour, avec des viseurs efficaces sans intérêt de nuit ; le bombardement conjugué par l'USAAF et la RAF, de jour et de nuit, ne laissera aucun répit aux bombardés1.90. Ceci dit, il nous semble important de garder à l'esprit que l'USAAF ne pouvait probablement pas se permettre de critiques à l'égard de la RAF sur le plan moral, car cela aurait signifié discréditer leur plus solide partenaire, une chose peu imaginable. Du coup, nous ne partageons pas totalement, sur ce point précis, l'approche de Schaffer qui consister à supposer que l'absence d'une expression de raisons morales en défaveur de l'approche de la RAF signifie l'absence de telles raisons. Cependant, nous reconnaissons volontiers qu'une pensée purement pragmatique ne serait pas tout à fait surprenante de la part d'Eaker, en référence à ses propos que nous avons préalablement cités, ni de la part d'Arnold, comme nous le verrons par la suite.

D'autres membres éminents de l'appareil militaire états-unien sont mieux connus pour un regard plus focalisé sur les questions morales. Nous avons déjà parlé, et nous parlerons encore, de Carl Spaatz, adoptant des postures courageuses, comme par exemple lors de son refus de la solution de l'usage des gaz lors des raids de bombardements. Il est cohérent de parler également d'Henri Stimson, né 1867 et donc déjà bien âgé pendant la période chronologique qui nous intéresse. Travaillant dans un domaine annexe, puisqu'il était chargé d'administrer les ressources économiques et industrielles des États-Unis, il n'était pas tenu au courant de tout concernant les opérations militaires de combat et il n'avait pas de pouvoir direct sur l'USAAF. Néanmoins, en tant qu'homme important de la machine de guerre nationale, en tant que leader politique majeur du camp républicain, il bénéficiait d'une certaine audience. Plus l'issue de la guerre semblait jouée et plus il se révélait opposant des bombardements de l'Allemagne (y compris des bombardements de précision), à ses yeux inutiles. Il craignait, par exemple, que la destruction de l'économie allemande la fasse tomber sous la coupe de l'URSS sitôt la guerre finie. Il pensait également que les bombardements des villes allemandes et japonaises allaient probablement donner lieu à des procès pour crime de guerre. Cependant, Stimson était très âgé, en condition physique déclinante, il n'avait plus les moyens, l'énergie et le temps nécessaire pour que ses propos aient un impact décisif au sein de l'État-Major. Mais son influence est considérée comme suffisamment importante pour qu'il puisse être considéré comme une barrière morale, un facteur favorable pour la poursuite d'une approche éthique de l'armée état-unienne1.91. Aussi, de manière comparable à l'action de Bell au Royaume-Uni, un ecclésiastique catholique, le père John C. Ford, s'impliqua dans la condamnation des bombardements de zone, rappelant que même dans une ville industrielle, les deux tiers de la population sont des cibles immorales (enfants, femmes, grabataires...)1.92.

Ce point nous pousse à aborder la question de la population états-unienne. Il s'agit, avant tout, par comparaison aux britanniques, d'une population qui n'a pas connu le Blitz. Cependant les bombes tombées du ciel constituent aussi un traumatisme pour elle, un traumatisme s'étant incarné par le bombardement Japonais de Pearl Harbor - un élément de plus, s'il en fallait encore, montrant l'impact psychologique des bombardements qui se conforme si peu aux présupposés de Douhet. À la suite du bombardement de Pearl Harbor, la population états-unien ne se serait, dans sa majorité, impliquée, ou résignée, dans la logique de guerre totale, devenant étanche aux contestations1.93. La population états-unienne fut apparemment extrêmement marquée par l'humiliation de Pearl Harbor, au point que devienne flagrant un racisme très prononcé vis-à-vis des Japonais. Ainsi, pour la majorité de la population, ignorant largement la nature du nazisme, l'objectif premier du conflit mondial était l'écrasement du Japon1.94. Une échelle de la haine s'était établie vis-à-vis des forces de l'Axe : les Italiens paraissaient les plus sympathiques, humains, mangeant des cornets de glace, bien qu'étant de piètres soldats ; les Allemands paraissaient malades mentalement, poussés par un excès de rigueur, extrêmement redoutables ; mais les Japonais eux étaient considérés comme d'authentiques animaux. Il n'était ainsi pas choquant d'entendre un amiral états-unien, William Halsey, déclarer que les Japonais sont « de grands singes bestiaux » que « nous sommes en train de noyer et brûler dans tout le pacifique » et que « cela procure exactement le même plaisir de les brûler que de les noyer »1.95. Mais concernant le théâtre européen, il apparaît aussi que cette même majorité de la population, étanche aux discours critiques, n'avait sans doute pas une représentation bien à propos de l'ampleur et de la gravité des bombardements1.96. Lorsque l'ouvrage de Vera Brittain fut publié aux États-Unis, ce ne fut pas sans remous. Allant a contrario des discours habituels sur l'intérêt des bombardements, discours fidèles à l'idéologie de suprématie aérienne dans sa version purement douhetienne ou pas, l'ouvrage ne pouvait que surprendre. En effet, pour Vera Brittain, loin de limiter le nombre de victimes de la guerre, le bombardement aérien aurait l'effet inverse, en augmentant le nombre de victimes potentielles, en rabaissant les valeurs et exigences morales des belligérants, en préfigurant une nouvelle guerre mondiale1.97. Le discours - que l'actualité était loin de contredire - eut un certain succès, en particulier dans les milieux chrétiens, mais ne fut pas décisif pour l'opinion publique. Même le bombardement du patrimoine historique et religieux fut toléré aux yeux de l'opinion publique, montrant par là une importante confiance accordée aux leaders militaires, estimés capables de peser le pour et le contre des bombardements de manière toujours adéquate1.98. Arnold disait à Eaker en juin 1943 « nous voulons que la population comprenne et ait foi en notre manière de faire la guerre »1.99. Nous ne pouvons que constater que cette entreprise fut une réussite. Mais comme toute réussite, celle-ci à un prix, et son prix est la création d'un nuage de fumée autour des évènements relatifs aux bombardements. Ainsi, au général Clayton L. Bissel, Eaker écrivit « nous sommes cernés d'historiens des deux cotés, scrutant toutes nos correspondances, et ces choses vont proliférer dans les documents officiels si nous ne faisons pas tous attention »1.100. D'emblée conscient du travail des historiens, et de sa conséquence possible résidant dans l'information des populations, le choix est fait de ne pas jouer cartes sur table, pour pouvoir conserver la confiance de la population, suggérant que, in fine, celle-ci n'était pas franchement justifiée.

Vers la pratique britannique ?

Si l'USAAF est incontestablement le champion du bombardement de précision parmi les Alliés, de nombreux éléments tendent, au fil de la guerre, à rapprocher ses pratiques de celles du champion du bombardement de zone parmi les alliés - c'est à dire de la RAF.

Tout d'abord, il convient de signaler que les barrières morales concernant le bombardement de civils ne semblent apparaître réellement que lorsqu'il est question du théâtre européen, et non pas lorsqu'il est question du théâtre du Pacifique. Rancoeur liée à Pearl Harbor ? Il est dur de savoir exactement ce qui motive la différence de prise en considération des civils. Mais celle-ci est palpable, tant aux yeux de l'armée que de l'opinion publique1.101. Il y aurait sans doute beaucoup à dire sur cet aspect mais cela nous éloignerait sensiblement de notre sujet.

1943 fut sans doute l'année la plus décisive en ce qui concerne le rapprochement des techniques de bombardement entre Britanniques et États-uniens. C'est en effet en mai 1943 que les bombes incendiaires furent utilisées pour la première fois sur le théâtre d'opération européen par l'USAAF : 6 999 tonnes de bombes de ce type ont été larguées au cours de l'année en question, 57 994 tonnes l'année suivante. Cette hausse impressionnante n'est en fait proportionnellement pas différente de l'évolution de l'usage des bombes hautement-explosives : nous passons en effet de 48 656 tonnes de bombes de ce type pour 1943 à 533 965 tonnes de bombes pour 19441.102. Il y a rapprochement dans le sens où il y a adoption d'une technologie propre à abîmer des zones entières plutôt qu'à détruire des éléments précis mais cela reste dans des proportions minoritaires. Par ailleurs, en mars 1943, confronté à de nombreux problèmes avec les systèmes de guidage OBOE et GEE, les britanniques et états-uniens se dotèrent largement en radar H2S (appelé H2X aux États-Unis). Ce nouveau radar ouvrit la porte à un nouveau mode de bombardement nommé Blind Bombing, bombardement à l'aveuglette. Ce nom fut très tôt abandonné, au profit de Nonvisual Bombing, bombardement non-visuel, de peur qu'il informe trop bien sur la nature du bombardement dont il est question, officiellement parce qu'il serait source de confusion1.103. Il faudra attendre l'hiver 1943 pour que ce nouveau mode de bombardement se développe réellement : cet hiver fut particulièrement mauvais sur un plan climatique alors que la majorité des bombardiers alliés étaient alors dotés de ces radars. Le 1er novembre, Arnold estima préférable que les bombardiers états-uniens partent en mission en naviguant au radar, c'est-à-dire à l'aveuglette, plutôt qu'ils restent sur la terre ferme en attendant de meilleures conditions climatiques1.104. La présomption que cette technologie pourrait donner l'avantage sur les bombardiers fut émise, allant de pair avec une certaine reconnaissance de la difficulté de conciliation de la doctrine de précision avec ce mode de bombardement1.105. En parallèle une série de raids sur une usine de roulements à bille à Schweinfurt, en août 1943, mirent à mal la doctrine de précision : bien que l'usine ait subi des dommages majeurs, les pertes de l'USAAF en bombardiers furent d'autant plus importantes, si importantes que ce type de raids fut abandonné pendant 4 mois1.106. Ainsi, dans un contexte favorable à une telle évolution, l'USAAF se mit à imiter, dans une certaine mesure, les pratiques de la RAF, sans toutefois que cela devienne le cas majoritaire. Le bombardement à l'aveuglette s'avère en fait excessivement peu fructueux : fin 1944, période pendant laquelle 80 % des bombardements se font au radar, 50 % d'entre-eux sont qualifiés « d'échecs, voire pire »1.107. Selon toute vraisemblance, en 1944, les Alliés n'étaient pas technologiquement suffisamment avancés pour pouvoir transformer le bombardement à l'aveuglette en bombardement non-visuel. L'exemple le plus classique des limites de la technologie employée est sans doute constitué par la mission de l'USAAF du 1 avril 1944. L'aboutissement de celle-ci fut le bombardement par erreur de Strasbourg et Schaffhausen (Suisse), confondues avec d'autres villes d'outre-rhin. Lors de la cour martiale de juin 1945, portant uniquement sur Schaffhausen, car bien entendu Strasbourg n'était pas en territoire neutre, l'équipage du bombardier ayant procédé à l'identification de la cible fut lavé de toute culpabilité. Il fut, en effet, reconnu que la visibilité était extrêmement médiocre et que l'appareil de bord était défectueux1.108. Ceci disculpe, en effet, parfaitement les pilotes. Ils ne sont pas auteurs de l'ordre de mission, ce n'est pas entre leurs mains que reposait le choix de bombarder avec un outillage inadapté. Et s'il y a eut une affaire, c'est uniquement du fait que Schaffhausen est une ville suisse. Mais dans le cadre de notre questionnement sur l'évolution de l'USAAF, cet incident est tout particulièrement révélateur : nous constatons que l'équipement de l'USAAF dans le cadre de ces missions de bombardements à l'aveuglette n'assurait même pas de l'efficacité de l'identification des unités urbaines visées. On ne peut donc plus décemment parler de « précision » à propos de pareilles missions, il s'agit purement et simplement de bombardement indiscriminé, de bombardement de zone.

Le dédain des vies civiles ennemies apparaît également à l'USAAF dans le cadre du projet fétiche d'Arnold, le projet War Weary Bomber. Arnold était un grand admirateur des V-1 et V-2 allemands. Il avait dans l'idée de cloner ces missiles pour harceler le peuple allemand dans le cadre de missions de bombardement de zone1.109. Mais cette idée ne recueillit pas l'adhésion de Carl Spaatz, qui n'accepta comme cible possible pour de tels armes que les usines souterraines de V-1 et V-2. Par ailleurs, ces armes ne furent pas réellement opérationnelles avant la fin de la guerre1.110.

L'opération Clarion fut une autre trace de l'attrait pour le bombardement de zone auquel un certain nombre de membres de l'USAAF semblaient succomber. L'idée de ce projet était de montrer aux populations que toute résistance est futile, en bombardant massivement des petites villes et villages - à condition que la ville ou le village se place néanmoins sur un axe de transport1.111. Ce coup-ci, c'est Spaatz qui défend cet autre projet d'Arnold, en contradiction avec les propos qu'il avait tenu avant le D-Day, lorsqu'il avait souligné le fait que de telles missions impliquaient nécessairement des pertes humaines civiles importantes. La contradiction n'est pas totale car, avant le D-Day, il tenait ces propos en référence aux populations des territoires occupés, alors que l'opération Clarion concerne la population allemande1.112. Eaker, dans une lettre privée adressée à Spaatz, fit les remarques suivantes à propos de cette opération :

« Si le jour devait arriver où nous devrions attaquer la population civile dans l'idée de casser son moral, un tel plan... serait probablement approprié. J'ai personnellement, cependant, acquis la conviction que vous et Bob Lovett avez raison et que nous ne devrions jamais autoriser l'histoire de cette guerre nous convaincre de jeter aux oubliettes le bombardement de précision. Je pense qu'il y a de meilleures manières de travailler à la défaite de l'ennemi. Mais si nous en sommes à attaquer la population civile, je suis persuadé que nous devrions attendre que son moral est bien plus proche de s'effondrer qu'il ne l'est maintenant et que la météo soit plus favorable qu'elle ne l'est. »1.113

L'opération ne fut déclenchée que sous l'ordre du Quartier Général d'Eisenhower, en février 19451.114. Reposant sur l'emploi de formations aériennes restreintes à basse altitude, l'opération fut, sur un plan purement militaire, plutôt vue comme un succès1.115. Mais le général Haywood S. Hansell remarqua dès lors que de nombreuses cibles, des voies ferrées dans des zones urbaines, étaient déjà détruites avant les raids, et que ces missions, du coup, ne pouvaient plus être considérées autrement que comme du bombardement de zone1.116.

A l'USAAF, l'opération Thunderclap, proposée par le Bomber Command de la RAF, s'imposa avec les mêmes hésitations que Clarion. Son objectif était particulièrement limpide : supprimer Berlin en réalisant une attaque massive combinant bombardiers de la RAF et bombardiers de l'USAAF, et faire craquer la population allemande. Spaatz s'y opposa de manière tout aussi limpide. Arnold, de manière plus ambiguë mais sans doute aussi plus diplomatique, proposa de laisser son équipe étudier le projet. Le projet fut laissé en attente et c'est, de nouveau, du coté d'Eisenhower qu'il faut se tourner pour comprendre le regain d'intérêt pour le projet. Le 9 septembre 1944, Eisenhower notifie Spaatz que ses bombardiers doivent se tenir prêts pour un raid sur Berlin. Ce dernier signifie alors au commandant de la 8ème armée de l'USAAF qu'il faut se préparer pour un raid dans une logique de bombardement de zone sur Berlin. En 1945, alors que l'opération devenait imminente, James H. Doolittle écrivit à Spaatz qu'il estimait que cette opération signifierait un viol des principes les plus au c\oeur de l'USAAF et suggéra que la RAF se charge toute seule de Thunderclap. Mais l'opération était déjà décidée au sommet de la hiérarchie : Georges C. Marshall avait non seulement déjà décidé d'un tel bombardement, en accord avec Harris du Bomber Command, mais, de plus, il désirait bombarder toutes les zones où des berlinois se réfugieraient, Munich en premier lieu. Berlin fut donc bombardée dès le 3 février, ouvrant la voie à de nombreux bombardements de zone alliés sur des villes allemandes, dont Dresde, le 13 et 14 février1.117. Les explications de cette tendance forte au bombardement de zone à l'USAAF à la fin de la guerre sont multiples. Nous nous devons de noter, d'ailleurs, que cette tendance n'est pas véritablement celle de l'USAAF mais plutôt celle des leaders des États-Unis directement. Une des raisons notables de cette politique est la naissance de la Guerre Froide. La fin de l'Allemagne était assurée et proche ; il en allait tout différemment de l'avenir de l'Europe. Lorsqu'on sait l'intérêt que Marshall accordait à l'Europe dans le contexte de la Guerre Froide, intérêt qui ressort, évidemment, par le plan Marshall, on se surprend moins de son implication dans une logique d'escalade de la violence au sein des forces états-uniennes. La volonté d'impressionner l'URSS n'est donc pas innocente mais, de plus, l'URSS elle-même demandait un soutien aérien pour son avancée au sol : ainsi à Yalta, le 4 février 1945, le général Antonov insistait pour que Dresde soit bombardée1.118.

Cette évolution ne pouvait pas ne pas laisser de traces, et le sens profond de quelques communiqués de presses n'échappa pas à certains reporters. En réponse aux troubles que commençaient à provoquer certains articles de journaux, l'USAAF décida que pour tout commentaire elle dirait qu'« il n'y a eu aucun changement dans la politique de bombardement »1.119. S'il est vrai que Dresde, par exemple, présentait, au sein de son unité urbaine, de nombreuses cibles se justifiant dans le cadre du bombardement de précision1.120, les propos et volontés exprimées par Harris et Marshall suffisent à relever l'objectif premier de son bombardement, qui était bel et bien de frapper les populations civiles. L'historien Ronald Schaffer en conclut que la doctrine (policy) de précision existait bel et bien mais uniquement sur le papier, et non pas dans la réalité, d'une fait d'une interprétation extrêmement large1.121. Spaatz, pour sa part, estimait, avec franchise, que la doctrine était avant tout un objectif, et non pas une réalité1.122. C'est ce point de vue qui nous parait le plus pertinent. Comme nous l'avons exposé, il est indéniable qu'au fil du conflit, l'USAAF calque ses pratiques sur la RAF. Mais il est tout aussi indéniable que l'USAAF ne souscrivit, du moins sur le théâtre d'opération européen, jamais tout à fait à l'approche de la RAF et n'accorda jamais un soutien inconditionnel aux projets les plus discutables comme le projet War Weary Bomber, l'opération Clarion et l'opération Thunderclap. Jusqu'à la fin, la doctrine de précision est présente dans les esprits à l'USAAF, jusqu'à la fin l'USAAF tentera de l'appliquer. Aussi, jusqu'à la fin, l'USAAF privilégiera les bombardements diurnes alors que la RAF privilégiera les bombardements nocturnes. De ce fait, jusqu'à la fin, la RAF et l'USAAF ne s'inscrivent pas dans la même logique, car on ne peut considérer qu'une doctrine n'est importante que si elle est suivie à la lettre. Dans l'aventure humaine, les actes ne sont pas nécessairement conformes aux idées ; n'observer que les actes au mépris des idées ne mène qu'à une étude partielle d'une réalité passée. Il y a d'ailleurs un paradoxe sur cet aspect dans le discours de Schaffer : il reconnaît la RAF comme Douhetienne alors que celle-ci n'applique pas à la lettre la doctrine de Douhet (en particulier sur la question de l'usage des gaz) ; il reconnaît, de facto, qu'il est possible qu'une doctrine soit fortement présente sans être tout à fait appliquée ou applicable.

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Figure: Tirs de la FLAK d'une cible non-identifiée vus à bord d'un bombardier du 486th Bomb Group (Photographie de John Rivers, de l'unité 833 du 486th BG)
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Il ressort donc que le civil est bel et bien au coeur des bombardements. Cible à la foi de choix et de dépit pour la RAF, cible par collaboration ou occasionnelle pour l'USAAF, plus l'issue de la guerre devient limpide, plus il est flagrant que les civils se trouvent en première ligne. En d'autres termes, moins le bombardement de zone se justifie théoriquement et plus il devient la règle dans la pratique, au moins dans le cadre des bombardements de l'Allemagne. La doctrine de la suprématie aérienne marque cette période, bien que ses failles deviennent de plus en plus évidentes.

Mais les conditions d'exercice des missions de bombardements sont, de toute façon, telles que les équipages n'ont pas toujours tendance à se préoccuper de doctrines ou de considérations métaphysiques. La photographie ci-dessus (figure [*], p. [*]), prise à bord d'un B-24 du 486th de l'USAAF, fut prise à l'occasion d'une rencontre avec la FLAK à l'approche d'une cible non-identifiée. Les multiples gerbes de fumée noire que l'on y voit sont les explosions des obus anti-aériens. De pareilles visions expliquent bien, nous semble t-il, l'angoisse quotidienne à laquelle ces hommes étaient exposés, angoisse que même l'alcool n'anesthésiait sans doute que très momentanément.

Au vu de tout ceci, nous pouvons dire que l'évolution en matière de bombardement ne déroge pas à l'évolution globale du conflit, une période où, comme le signale Paul Fussel, « les idées initiales de finesse, de précision et de subtilité avaient cédé à l'exigence d'achever le travail à tout prix »1.123.



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Les bombardements dans le Nord-Est de la France en tant qu'événements

Si un phénomène historique ne peut se comprendre, ou même tout simplement s'aborder, sans une évocation large de son contexte, la nécessité de cerner certains éléments dans le détail reste. En effet, l'évocation d'un contexte général gomme souvent les singularités, les contrastes et les nuances. C'est dans le cadre d'une observation de ces éléments potentiels que nous allons nous intéresser à l'impact effectif des bombardements aériens alliés ayant pris pour cadre le Nord-Est de la France, en entrant dans le détail événementiel, en observant l'attitude de l'occupant vis-à-vis des bombardements et en évaluant la gêne occasionnée à l'effort de guerre par ces mêmes bombardements.

Les sources d'une étude des bombardements dans le Nord-Est de la France

Les travaux portant sur les bombardements aériens en Alsace semblent2.1 porter exclusivement sur des sources locales. Les principales sources locales concernant les bombardements sont généralement de deux natures : administrative ou journalistique. Les sources administratives interviennent généralement après les bombardements signalant des destructions et engageant des frais de reconstruction. Elles ont l'inconvénient d'être fréquemment laconiques, ayant un objectif tout à fait matériel et limité dans le temps. Les sources journalistiques interviennent, de même, souvent après les bombardements par le biais de rubriques nécrologiques et, surtout, de longs articles de propagande. Souvent, ces dernières comprennent des photos prises par les services de la propagande - on ne s'étonne pas de trouver, en conséquence, un important dossier photographique sur les bombardements aux archives municipales de Strasbourg2.2. Bien entendu, ces dossiers photographiques sont orientés et ne présentent que les dégâts qui paraissent condamnables aux yeux de l'opinion publique. Par leur biais, on peut attester de certains actes de bombardements mais on ne peut penser en retirer la connaissance exhaustive d'une mission de bombardement : si l'on peut savoir que tel bâtiment civil public fût bombardé lors de telle mission, on ne peut prétendre que telle gare ou voie ferrée ne fut pas bombardée du fait qu'aucune photographie n'en atteste. Plus prolixes que les sources administratives, les sources journalistiques demandent un surcroît de suspicion méthodique.

Mais se limiter à des sources locales pour expliquer des situations locales impliquant des entités extérieures signifie se priver d'une confrontation de sources pourtant des plus logiques : la confrontation du récit des bombardés avec la confrontation du récit des auteurs des bombardements. Les sources dont il est question, issues des archives des armées alliées, sont souvent, elles-aussi, laconiques, étant constituées d'ordres de mission et de compte-rendus de mission. Elles sont d'autant plus laconiques lorsque la ville bombardée s'appelle Strasbourg, une ville somme toute assez négligeable en ces années-là, même pas tout à fait allemande, même pas tout à fait industrielle. D'autre part, il est remarquable qu'il était parfaitement interdit à tout équipage de bombardier de tenir un journal intime (diary) évoquant les opérations militaires, limitant donc de manière immédiate le nombre de sources disponibles. On connaît néanmoins un bon nombre de cas d'infraction à cette règle. On peut citer à titre d'exemple The Forbidden Diary: A B-24 Navigator Remember, une publication en 1998 du journal intime de John Stewart, navigateur de 19 ans à bord d'un B-24 en combat sur le théâtre européen entre décembre 1944 et avril 1945. Cependant, si l'on s'intéresse à des bombardements précis, on est plus moins contraint de se contenter des documents officiels. Le problème majeur de ces documents officiels sur un plan tristement matériel, expliquant sans doute pourquoi peu de monde semble y avoir recours en France, est celui leur disponibilité, ou plutôt de leur indisponibilité. Car, bien évidemment, ces documents sont consignés par la RAF et l'USAF et leur consultation directe nécessiterait de coûteux voyages au Royaume-Uni et aux États-Unis. Mais, pour notre bonheur, la RAF et l'USAF n'ignorent pas les nouvelles technologies de communications et mettent à disposition un certain nombre de documents d'archives en ligne, sur internet, avec leur imprimatur en garantie de fiabilité. Mais, en dépit de la bonne volonté de institutions militaires de ces deux pays, la mise-en-ligne des archives reste une tâche fastidieuse loin de l'achèvement. Des « amateurs » offrent un concours également intéressant en la matière, palliant avec plus ou moins de succès aux carences des sites d'archives officiels. En particulier aux États-Unis, de nombreuses associations d'anciens combattants de membres de groupes de bombardiers (Bomb Group Association) réalisent leurs propres recherches dans les archives de l'armée (celles-ci étant à leur proximité) et mettent en ligne des listes d'ordres de missions, voire de comptes-rendus de mission. S'il est vrai que ces sources sont des retranscriptions, nous pensons qu'il serait dommageable de les ignorer pour autant, tout autant que si nous décidions d'ignorer les écrits antiques n'existant que sous forme de copie réalisée dans un scriptorium médiéval. Tout comme dans le cas de témoignages oraux, il est vrai que les auteurs de ces sites non-officiels peuvent se tromper ou mentir. De même, ces témoins peuvent s'éteindre et disparaître sans piper mot. Tout comme des témoignages oraux, ils nécessitent d'être étudiés, confrontés avec d'autres sources - ils doivent faire l'objet d'une étude critique. Mais, tout comme des témoignages oraux, ils nous apportent des informations auxquelles nous n'aurions, pour le moment du moins, pas accès. Il nous semble important pour la recherche en histoire que ses acteurs n'aient point de complexes à faire usage des outils existants, à ne pas se priver de nouvelles méthodes d'acquisition de sources ; tout en conservant une attitude critique vis-à-vis de leurs sources et ayant conscience des limites desdits outils, cela va de soi.

C'est ce que nous entendons faire en confrontant des sources locales avec des sources d'outre-manche et d'outre-atlantique pour évoquer les bombardements aériens dans la zone sélectionnée par nos soins.

Tour d'horizon des bombardements

Si l'histoire ne peut être qu'événementielle, cela est acquis depuis bien longtemps, l'histoire ne peut cependant se passer des évènements, en dépit des conceptions épistémologiques d'une historiographie plus récente. Si les réalités historiques évoluent, c'est par le fait d'évènements. Si dresser des chronologies de combats ne suffirait point à décrire une guerre, on ne saurait cheminer vers le récit de la réalité de cette guerre en faisant une totale abstraction de ces combats. De même, si une étude sur les bombardements aériens dans le Nord-Est de la France ne peut se limiter à des récits de bombardements, une présentation des ces bombardements doit pourtant être faite. Parce qu'il nous semble intéressant de comprendre la situation ville par ville, nous optons pour un découpage de cette nature.

Compte-tenu des limites de nos sources, cette présentation ne prétend pas à l'exhaustivité, mais devrait cependant donner un aperçu acceptable de cette réalité passée.


À Strasbourg

Premières bombes, 1940 - 1942

Dès 1940, la ville de Strasbourg f