retour à la page d'accueilclio.coleumes.org/Monuments aux Morts à Wettolsheim

Liens connexes


Monuments aux Morts à Wettolsheim
Histoire contemporaine (his11d), UNIVERSITÉ MARC BLOCH, STRASBOURG II

Mathieu ROY

mai 2002


Table des matières


Liste des figures

  1. Le monument de l'ADEIF schématisé
  2. Le monument dédié à 14-18 et 39-45 schématisé
  3. Logo de la F.N.D.I.R.P. présent sur une plaque funéraire
  4. Informations relatives aux morts de 14-18 issues des registres d'état civil
  5. Informations relatives aux morts de 39-45 issues des registres d'état civil
  6. Pourcentage de disparus non-identifiés
  7. Nombre de disparus par zone géographique
  8. Effectifs des disparus par âge à la disparition
  9. Tableau récapitulatif pour 14-18
  10. Tableau récapitulatif pour 39-45



* * *

Introduction


\begin{floatingfigure}
% latex2html id marker 213
[r]{73mm}
\includegraphics{in...
...n.eps}
\caption{\footnotesize Localisation de Wettolsheim} \end{floatingfigure}
Situé sur la route des vins, au c\oeur du vignoble Haut-Rhinois, Wettolsheim se trouve à la charnière du passé et de l'avenir, localisé à une poignée de kilomètres au sud-ouest de la ville de Colmar (unité urbaine de 88 832 habitants en 1999 dont fait partie Wettolsheim qui y représente 1692 habitants1), à la frontière entre un monde rural prospère et une zone fortement urbanisée.

Site de vestiges gallo-romains et mérovingiens, le village, autrefois appelé « Wetelsheim », aurait été un village franc au VII$^e$ siècle. Il apparaît pour la première fois dans les sources au XIII$^e$ siècle lorsque neuf fermes sises dans le village, possessions du comte d'Eguisheim, furent données à l'abbaye de Murbach2. Il semblerait qu'en ces temps-là le village ait été divisé en deux, témoignage du morcellement féodal, par le bischofsgraben, ou « fossé de l'évêque », entre une partie étant possession de l'évêché de Strasbourg et l'autre étant possession des comtes d'Eguisheim, jusqu'à l'extinction de ces derniers en 1225. Une des conséquences directes de ce partage serait le fait que deux chapelles existaient dans ce même village, la chapelle Saint-Jean, apparement fondée par les hospitaliers de Saint-Jean de Colmar, et la chapelle Saint-Martin. Cette dernière chapelle fût, plus tard, partie prennante de la Martinsburg, ou « château Saint-Martin », détruite en 1960 pour faire place à un lotissement. Détruite, en 1870, aussi fût l'ancienne église paroissiale de la Feldkirch, ou « église des champs », qui était alors située hors du village, emplacement où se trouve aujourd'hui le cimetière de la municipalité. A ce moment fût batie l'église Saint-Remi, à la place de feu-la chapelle Saint-Jean, de 1870 à 1872. Dès les années 1950, le village s'urbanisa et à la fonction uniquement viticole s'ajouta la fonction résidentielle pour une population colmarienne, où entre 1962 et 1973 plus d'une centaine de logements furent construits.

Aujourd'hui, si l'on en croit les brochures publicitaires éditées sous la houlette de la municipalité3, le village est classé deuxième commune viticole de la région, après Dambach-la-Ville. Ainsi, à Wettolsheim se trouverait environ 85 familles de viticulteurs exploitant 440 hectares de vignes, dont 175 se trouvant dans le ban du village. Ajouté à ce monde viticole, rural, il faut remarquer la présence de lotissements, que nous avons déjà brievement évoqués, de logements occupés par des péri-urbains, profitant de la proximité du village avec la ville de Colmar. Enfin, nous pouvons sans trop de difficulté supposer le village prospère, initiant des travaux d'aménagements spectaculaires (par exemple sur la place principale du village), comprenant une population active dont 97 % dispose d'un emploi4.



Les conflits mondiaux de la première moitié du siècle ont profondément marqué notre temps. On peut, sans être présompteux, dire qu'ils ont modifié notre vision de l'avenir, du Progrès, élément clef du positivisme, religion distillée par la III$^e$ République, et du marxisme. L'avenir qui devait nécessairement être meilleur que le passé5 s'est réalisé en une guerre dans la boue plus sanglante qu'aucune autre et en un génocide inédit dans ses proportions. La science qui devait apporter à tous un mieux-vivre a aussi apporté l'ypérite, le zyklon B, Little Boy et Fat Man.

L'Alsace ne fût pas épargnée. Annexée au II$^e$ Reich en 1971 par le traité de Francfort, conformement au désir du chancelier Bismarck affairé à l'élaboration de « l'Unité allemande »6, elle fût en partie cause - ou prétexte - des deux conflits mondiaux qui suivirent, chose qu'elle retire de son origine double. Française depuis la guerre de Trente Ans7, l'idiome régional est germanique. Ce qui la place dans une situation bancale lors de la montée des nationalismes au XIX$^e$ siècle. Le nationalisme français se voulait « de coeur », qu'on soit Français par amour de la patrie. Le nationalisme allemand lui reposait en partie sur la langue : là ou l'Allemand klingt, retentit, se trouve l'Allemagne. En France, on chérit la mère-patrie, en Allemagne on honore le vaterland, la « terre des ancêtres, pères ». On remarque qu'à propos de l'Alsace-Lorraine, où plutôt Alsace-Moselle, ces deux conceptions différentes de la nation, l'une axée sur un lien de sentiment et l'autre sur un lien de sang, arrangent bien les pays qui les portent. Cause, prétexte de conflit, l'Alsace en a subit les conséquences sur le plan humain : dans le « moindre » des cas un changement de nationalité et le dépouillement identitaire qui s'en suit, dans le pire des cas des incorporations de force dans l'armée et suite à cela une haine farouche outre-Vosges pendant de longues années.

Période de souffrances dont, il faut bien le reconnaitre, nous avons bien du mal nous représenter mentalement l'intensité. Il a été dit que « l'écriture de l'histoire est [...] simultanément du coté du pensé et du vécu, parce qu'elle est la pensée d'un vécu »8 mais pour une génération d'historiens nés près de quarante ans après les faits, n'ayant pas connu d'expériences comparables, cela s'avère être loin d'être évident. Seules quelques traces nous donnent des indices. Les monuments aux morts en font partie. On en trouve dans toutes les régions particulièrement sinistrées, comme dans la Marne9 ou en Alsace.



La vision de tels monuments nous est si familière qu'ils nous paraissent presque banals, ajouté à cela qu'ils sont souvent artistiquement peu surprenants. Les émotions qu'ils peuvent susciter en nous ne restent que très abstraites. Parce que nous avons devant nous des listes de noms auxquels nous ne pouvons associer ni visage, ni souvenir. Presque à croire que le néant se cache derrière, qu'il s'agit de soldats inconnus connus, d'anonymes listés nominativement.

Mais laissons-là ces oxymores, ces noms représentent bel et bien des vies humaines. L'idée de « devoir de mémoire » est un quasi lieu-commun ressassé en diverses occasions, à tort ou à raison, mais il serait interessant de commencer par tenter de rendre ce passé moins anonyme, savoir quel est finalement l'état de cette « mémoire ».

Pour cela, il est nécessaire de nous pencher sur ces traces du temps. Elles nous indiquent la manière de laquelle la communauté villageoise a voulu rendre hommage à ses membres disparus. Elles nous renseignent, nous donnent des indices, sur la manière selon laquelle cette communauté a vécu la situation de guerre, ses sentiments au lendemain des conflits.

De ces traces, les éléments explicatifs les plus évidents sont la localisation de ces monuments, leur forme et leurs inscriptions.

Bien entendu, pour tirer de réelles conclusions de tout ceci, il faudrait mettre en parallèle ce qu'on peut observer à Wettolsheim avec ce qu'on peut observer dans d'autres villages. On ne saurait jauger quoi que soit dépourvu de toutes références. En conséquence, ce travail est donc principalement axé sur la collecte de d'informations plutôt que sur leur analyse à proprement dite.



Pour étudier les monuments aux morts du village de Wettolsheim, car il y'en a plusieurs, dans premier temps, nous allons, monument par monument, recenser tous les indices disponibles. C'est-à-dire que nous allons décrire précisement les monuments : leur localisation, leur forme et leurs inscriptions. Nous allons aussi tacher de nous renseigner quant au contexte de la construction de ces monuments.

Aussi, il serait douteux de prétendre travailler sur les hommages rendus aux morts par une communauté en évitant de s'interesser au lieu traditionnel dévolu aux sépultures. Nous relaterons, donc, dans un deuxième temps les informations relatives aux disparus que nous trouverons au cimetière paroissial.

Suite à cela, nous détaillerons les informations à notre portée dans les archives municipales, en particulier dans les registres d'état civil. Ce qui achevera de nous donner un panorama des informations à portée de main sur ce sujet.

Pour finir, une fois toutes les informations disponibles rassemblées, nous allons tenter d'en analyser la teneur, dans la mesure du possible.



* * *

1919 : « La communauté de Wettolsheim à ses victimes de la guerre »

Pour nous renseigner sur ce premier monument, nous allons commencer par l'évident pour approcher le complexe. Ainsi, nous allons commencer par évoquer l'environnement dans lequel il se trouve, puis sa forme et sa matière. Ensuite nous allons recenser ses inscriptions et tacher de décrire l'histoire de la création du monument.

L'environnement


\begin{floatingfigure}
% latex2html id marker 382
[r]{75mm}
\includegraphics{in...
...on{\footnotesize Localisation de la Grotte dans le village} \end{floatingfigure}
Au coeur du village, à quelques pas de l'église, se trouve une grotte. Il s'agit de l'exacte réplique de la Grotte de Massabielle, la Grotte de Lourdes où la Vierge Marie est apparue à plusieurs reprises, selon l'hagiographie, à Bernadette Soubirous, en l'année 1858.

Cette insolite construction date de 1912. Monseigneur Schoepfer, évèque de Tarbes et de Lourdes, la fit ériger sur le site de sa maison natale ayant disparu dans un incendie un an auparavant.

Sur ce qui est déjà en soi un monument à part entière se trouve le premier monument aux morts du village. C'est donc dans un cadre religieux, très fortement connoté, que débute notre petite enquête.

\includegraphics[]{inclus-image/photo1.eps}

\includegraphics[]{inclus-image/photo2.eps}

\includegraphics[]{inclus-image/photo3.eps}

Forme et matériaux

La grotte en elle-même est donc similaire à son modèle, en pierre, de forme arrondie, entourée de végétation. La statue de la Vierge, à sa droite, repose sur une pierre extraite du sol même de la Grotte originale de Massabielle. Si l'on prend en considération l'adoration que vouent un bon nombre de fervents pèlerins de Lourdes au rocher de Massabielle, adoration qu'ils affichent en l'embrassant, cela continue de nous convaincre d'importance spirituelle du lieu.

Le monument aux morts n'est en fait qu'une plaque de marbre blanc se trouvant à la gauche de la Grotte, sur une stèle de pierre. Aux cotés de cette plaque, se trouvent aussi de petites plaquettes.

Inscriptions

Sur cette plaque, nous trouvant la liste des disparus du premier conflit mondial sous le titre « La commune de Wettolsheim à ses victimes de la guerre 1914-1918 » (1) :
ADAM Joseph*
AMANN Albert
BARMES Aloyse
BARMES Alphonse
BARMES Jules
BUECHER Joseph
BUTTERLIN Joseph
CONRAD Emile
DRIESBACH Mathias
DURR Louis
EHRHART Joseph*
FREYBURGER Emile*
FREYBURGER Henri*
GISSINGER Charles
GISSINGER Henri
HAEFFELIN Joseph
MANN Joseph
SITZMANN Victor*
SHILDKNECHT Albert
SHOEPFER Victor
SCHNEIDER Edmond
SCHUMACHER Ernest
STRUBEL Xavier
WALLER Laurent
WECKERLE Louis
WECKERLE Frederic
WUNSCH Adolphe
ZETTEL Eugène
ZETTEL Joseph

(* Ces derniers ont une sépulture au cimetière municipal)


\begin{floatingfigure}
% latex2html id marker 425
[r]{65mm}
\includegraphics{in...
...ps}
\caption{\footnotesize Le monument de 1919 schématisé} \end{floatingfigure}
Aux cotés de cette plaque se trouvent des petites plaquettes diverses (2), des ex-voto1.1, ce qui s'explique par la nature du lieu, un monument religieux dédié au culte marial. Certains de ces ex-voto sont en rapport direct avec les guerres.

Pour certains, le lien est explicite. Il est dit que « Maria hat geholfen 1914-1918 », littéralement traductible par « Marie a aidé 1914-1918 ». Il est aussi question de « Reconnaissance à Marie 1939-1945 », de « [...] souvenir des enfants de Wettolsheim victimes de la Grande Guerre de 1914-1918 ».

Dans d'autres cas, le lien semble implicite, par exemple à propos de la plaque « En souvenir des morts de la classe 1893 ». Cela ne nous donne pas d'indication concernant la guerre, il est impossible d'affirmer catégoriquement qu'un lien existe. Néanmoins, cette classe devait avoir vingt-et-un ans au début de la guerre, vingt-cinq à sa conclusion, elle était donc concernée par les mobilisations. Nous verrons ce qu'il en est à ce propos plus tard.

L'élaboration du monument

Maintenant que nous avons décrit le monument, nous allons nous interesser à son histoire. La chose ne va pas être facile : pas d'archives de journaux concernant la période, pas d'archives municipales à ce propos (Politique de rangement par le vide ?). Nous sommes donc confinés au recours au témoignage oral. Vu la distance qui nous sépare des faits, il est évident qu'il est impossible d'être réellement très précis.

Apparement, la plaque fut ajoutée dès 1919 dans un contexte morose, où « les gens n'étaient pas trop motivés pour faire une grande fête » comme nous le dit le doyen du village, qui devait alors n'avoir que sept ans1.2.

Concernant les ex-voto, on peut supposer qu'ils ont été ajoutés petit à petit, à différents moment. Un d'eux évoque la Seconde Guerre Mondiale, par exemple. Ce sont probablement des démarches individuelles ou collectives qui n'ont pas le Conseil municipal pour origine.

\includegraphics[]{inclus-image/photo4.eps}

Finalement, nous ne disposons que de peu d'informations concernant ce monument.



* * *

1952 : « L'A.D.E.I.F. à ses camarades victimes de la conscription Allemande du 24.8.1942 »

Après avoir fait le tour du premier monument, nous allons procéder de la même manière pour nous renseigner sur le second. Ainsi, nous allons, à nouveau, commencer par évoquer l'environnement dans lequel cet autre monument se trouve, puis sa forme, sa matière, ses inscriptions. Puis nous allons tacher de décrire l'histoire de la création du monument.

L'environnement


\begin{floatingfigure}
% latex2html id marker 494
[r]{75mm}
\includegraphics{in...
...esize Localisation du monument de
l'ADEIF dans le village} \end{floatingfigure}

Ce deuxième monument est éloigné du centre-village, contrairement au précédent. Il n'en est pas moins sur l'axe de circulation principal du village, dans la rue Herzog (cf figure 2.1, à droite), à l'intersection de cette rue avec une rue d'importance secondaire2.1, à proximité de l'auberge du père Floranc.

\includegraphics[]{inclus-image/photo5.eps}

\includegraphics[]{inclus-image/photo6.eps}

A ses cotés, à quelques mètres à peine, se trouve ce qu'on appelle un calvaire, en pierre. Les calvaires se trouvent généralement à la croisée des chemins (ruraux), matérialisés par une statue répresentant un Christ crucifié. Construits à une époque où se déplacer sur ces chemins était une nécessité éprouvante, les travailleurs en route pour la vigne s'arretaient là, s'y reposaient. Il était admis d'y faire une pause, de s'y hydrater : le patron ne pouvait l'interdire à l'ouvrier agricole. A cette fonction utilitaire s'ajoute bien entendu une fonction spirituelle. Le lieu est censé inciter à se remémorer le calvaire du Verbe Incarné, à se remémorer son chemin de croix. A cette attention se trouvait parfois une pancarte interpellant le badaud par ces mots : « passant, n'oublie pas ».

La très forte proximité des deux monuments donne une impression relativement étrange, les deux étant tout particulièrement lié à la mémoire des hommes, à la comémoration du sacrifice des uns. Ce monument qui est par essence lié à un fait de guerre se retrouve lié par son cadre au dolorisme chrétien.

Forme, matériaux et inscriptions

Figure: Le monument de l'ADEIF schématisé
\includegraphics[]{inclus-image/mon3.eps}

Ce momument est un monolithe en granit.

Laconique en terme d'inscriptions écrites, ce monument est néanmoins porteur de nombreux symboles.

Le seul écrit, la plaque (1), contient la formule « L'A.D.E.I.F à ses camarades victimes de la conscription Allemande du 24.8.1942 »

Au dessus de cette plaque se trouvent deux éléments traditionnels de la symbolique chrétienne. Il s'agit de la croix, symbole du martyre de Jésus-Christ, et d'un épi de blé, symbole de la fertilé, de l'avenir. On n'est pas surpris de trouver ces symboles dans un village catholique et agricole, on n'est pas non plus surpris de voir ces symboles dans un contexte qui, comme nous l'avons déjà suggéré, peut être vu comme celui du martyre d'hommes pour l'avenir de l'humanité.

A la gauche de la construction se trouve un drapeau tricolore. C'est, bien sur, un élément traditionnel de l'hommage militaire. Mais il semble d'autant plus à propos qu'il s'agit là d'un hommage à des conscrits allemands, d'un hommage à des hommes morts sous la bannière du III$^e$ Reich.

L'élaboration du monument

Tout d'abord, il est important de remarquer que ce monument n'est pas à proprement dit monument aux morts puisqu'il s'adresse aux incorporés de force, morts ou non. Ceci dit, c'est un élément important du paysage commémoratif du village.

A l'origine de celui-ci se trouve l'ADEIF, Association des Evadés et Incorporés de Force, et le créateur de sa section locale, le maire et conseiller général René Floranc.

Le terrain appartenait à la commune et n'était pas encore urbanisé. Il fut cédé à l'association qui y mit un monolithe cherché dans une forêt environnante. La croix se trouvant dessus était un prérequis pour sa bénédiction. Il fut en effet béni. L'inauguration de cette « stèle du souvenir » date du 11 novembre 1952. C'est le tout premier monument construit par l'association2.2.

Depuis, tout les 11 novembre, les malgré-nous s'y réunissent.

A noter que l'ADEIF locale se veut aussi défenseur des anciens combattants d'Algérie, ce qui a pour conséquence de provoquer une certaine confusion aux yeux de ceux qui observent cela à distance. En effet ce monument est celui de l'ADEIF. Donc il parait concerner tout les membres et proches de l'ADEIF locale, donc aussi des anciens combattants d'Algérie. Ce qui pousse sans doute à penser que ce monument est aussi destiné aux anciens combattants d'Algérie, bien que ce monument fut érigé en 19522.3.



* * *

1975 : « Wettolsheim à ses victimes de guerre »

A propos de ce troisième monument, nous allons une fois encore suivre la même progression que précédemment. C'est-à-dire que nous allons commencer par évoquer l'environnement dans lequel ce monument se trouve, puis sa forme et sa matière. Ensuite nous allons recenser ses inscriptions et tacher de décrire l'histoire de la création du monument.

L'environnement


\begin{floatingfigure}
% latex2html id marker 693
[r]{75mm}
\includegraphics{in...
...isation du momument dédié a 14-18 et 39-45 dans le village} \end{floatingfigure}

Ce troisième monument se trouve à proximité de la Grotte. En partant de là, il suffit de repasser par la place du village, devant l'église, et de descendre la rue de la Cinquième Division Blindée.

Le monument occupe l'espace à l'intersection de la rue de la Cinquième Division Blindée et de la rue du Chanoine Sig (cf figure 3.1, à droite). Le lieu choisit n'est donc lui non plus pas dépourvu de connotations, la rue de Cinquième Division Blindée étant la rue par où fut passée l'armée américaine libératrice en 1945.

En arrière plan se trouve l'école maternelle communale. Ce qui pourrait être interpreté comme un souci de placer l'avenir en rapport avec le passé.

\includegraphics[]{inclus-image/photo7.eps}

Forme et matériaux

Le monument est globalement plutôt sobre. C'est une imposante construction en granit gris des Vosges. Ses deux colonnes font penser à une lame d'épée fendue en deux en son centre.

Il est notable que l'on ne trouve aucune inscription de nature religieuse sur ce monument.

\includegraphics[]{inclus-image/photo8.eps}

Inscriptions

Figure: Le monument dédié à 14-18 et 39-45 schématisé
\includegraphics[]{inclus-image/mon2.eps}

Tout comme le monument en général, ses inscriptions sont sobres.

Sa partie gauche semble consacrée au premier conflit mondial. On y trouve la mention « 14 - 18 » (2) et la liste des disparus de cette guerre (4).

Symétriquement, la partie droite semble consacrée au deuxième conflit mondial. De la même manière, on y trouve la mention « 39 -45 » (3) et la liste des disparus associée (5).

\includegraphics[]{inclus-image/photo9.eps}

Sur la partie qui fait lien entre les deux colonnes est inscrit « Wettolsheim à ses victimes de guerre » (1).

Les disparus de 14-18

La liste la plus importante numériquement est celle des disparus de la première guerre mondiale (4), scrupuleusement identique à celle du monument de 1919. Sont décédés et ont été répertoriés sur ce monument :
ADAM Joseph*
AMANN Albert
BARMES Aloyse
BARMES Alphonse
BARMES Jules
BUECHER Joseph
BUTTERLIN Joseph
CONRAD Emile
DRIESBACH Mathias
DURR Louis
EHRHART Joseph*
FREYBURGER Emile*
FREYBURGER Henri*
GISSINGER Charles
GISSINGER Henri
HAEFFELIN Joseph
MANN Joseph
SITZMANN Victor*
SHILDKNECHT Albert
SHOEPFER Victor
SCHNEIDER Edmond
SCHUMACHER Ernest
STRUBEL Xavier
WALLER Laurent
WECKERLE Louis
WECKERLE Frederic
WUNSCH Adolphe
ZETTEL Eugène
ZETTEL Joseph

(* Ces derniers ont une sépulture au cimetière municipal)

\includegraphics[]{inclus-image/photo10.eps}

Les disparus de 39-45

Relativement importante aussi, la liste des disparus de la deuxième guerre mondiale (4) est la suivante :
BECHTOLD Armand*
BUTTERLIN Jean
FORNY Etienne
FREYBURGER Ernest*
HAEFFELIN Aimé*
HAEFFELIN Antoine*
HAEFFELIN Emile
HAEGELIN Alphonse
HECKER Ernest
HUEBER René
MANN Eugène*
MEYER Armand Ios
MEYER Armand Xav
MEYER Henri*
MEYER René
PFLEGER Clément
SCHAFFHAUSER Albert*
SCHOEPFER Antoine*
SCHOEPFER Xavier*
SITZMAN Adolphe*
THOMAS Eric
WALLER Henri
ZIMMER Bruno

(* Ces derniers ont une sépulture au cimetière municipal)

L'élaboration du monument

Le symbole fort que la municipalité voulait porter était le rapprochement de la France à l'Allemagne. Les deux colonnes sont censées représenter, entre autre, les deux pays côte-à-côte. Malgré cela, la démarche est unilatéralement française.

Suite à l'entrée en fonction d'un nouveau Conseil Municipal autour d'Antoine Gaschy, de 1965 à 1977, de nombreux projets d'aménagement du domaine municipal furent initiés. A partir de la rue de Cinquième Division Blindée, un petit chemin fut transformé en rue, qui aujourd'hui s'appelle rue du chanoine Sig, du nom d'un curé de Wettolsheim. Cette transformation était liée à la construction d'une école maternelle, occasion à laquelle le monument aux morts fut crée lui aussi3.1.

L'école vit le jour en 1974. Le plan fut accepté par le conseil municipal en décembre 1974 et semble avoir été accepté aussi par la ville de Colmar le 6 janvier 19753.2. Ce dernier élément laisse supposer que la ville de Colmar fut partie prenante dans le financement du monument, ce qui ne put nous être confirmé ni infirmé par ailleurs. Selon le maire d'alors, ce fut la commune qui pris à sa charge l'ensemble des dépenses3.3. La conception et la construction du monument fût confiée à l'atelier de sculpture Les fils de François Roth de Neuf-Brisach, pour une somme de 69 190 francs3.4.

L'inauguration, le 16 février 1975, commença par une grande messe. Suite à cela se firent les discours traditionnels en un pareil contexte, auxquels prit part le préfet du Haut-Rhin et auxquels assistèrent des gens en armes.

Le 29 juillet 1994, le conseil municipal, sous la présidence de Pierre Knitell, décida de la réfection du monument, à hauteur 8 966 francs, confiant l'ouvrage à l'entreprise Schuller & fils3.5.



* * *

Le cimetière de la Feldkirch

Après avoir décrit les monuments aux morts, il parait logique de s'interesser au cimetière paroissial, lieu essentiel des hommages qu'une communauté villageoise rend à ses disparus.

Dans cette partie, nous allons nous borner à relever les informations que nous trouvons en ce lieu qui sont en lien avec des victimes de guerre, tombe par tombe.

Adam Joseph

1878-1915, mention ``Mort pour la France''

Barmes Robert

21.9.1911-30.09.1944, mention ``Mort pour la France''

Bechtold Armand

1925-1944, aucune mention

Erhart Joseph

1891-1918, mention ``Gefallen in gent''

Freyburger Emile

1887-1914, mention ``Victime de la Grande guerre''

Freyburger Ernest

1916-1945, mention ``Victime de la guerre''

Freyburger Henry

1890-1918, mention ``Lieut-aviateur''

Famille Haeffelin

Aimé, 1916-1944, mention ``Tombé en Russie'' ; Antoine, 1913-1944, mention ``Tombé en Lettonie''

Famille Haeffelin

(tombe différente de la précédente) uniquement la mention ``Les anciens combattants UNC - UNC AFN, honneur fidélité patrie, en souvenir de notre camarade''4.1

Famille Kaufmann

Figure: Logo de la F.N.D.I.R.P. présent sur une plaque funéraire
\includegraphics[]{inclus-image/fndirp.eps}

Sur cette tombe, aucun prénom n'est écrit. On trouve par contre plusieurs plaques. Sur la première, entourée d'un flot Bleu-Blanc-Rouge, est écrit ``UNCAFN Eguisheim''. Sur la seconde, à coté d'une représentation de mines, est écrit ``Syndicat des retraités CGT''. Sur la dernière, au coté du logo (cf figure ci-contre) de la FNDIRP4.2, est écrit ``Les anciens déportés et internés en souvenir de leur camarade''.

Ce logo est directement inspiré de l'univers concentrationnaire nazi, les rayures étant celle des tuniques attribuées aux déportés, le triangle rouge étant le signe distinctif des déportés français, cousu sur ces tuniques.

Mann Eugène

1919-1944, mention ``Mort pour la France''

Meyer Henri

1914-1944, aucune mention

Schaffhauser Albert

1914-1944, mention ``Mort en Russie''

Sergent Paul

mention ``152ème infanterie, mort pour la France le 28 aout 1944''

Shoepfer Antoine

1925-1944, mention ``Mort pour la France''

Shoepfer Xavier

1924-1944, mention ``Mort en Lettonie''

Sitzmann Adolphe

1925-1944, mention ``Tombé en Russie''

Sitzmann Viktor

1885-1915, aucune mention

Vogel Marcel

1908-1940, mention ``Mort pour la France'' (tombe de la famille Vogel, dont le plus ancien représentant dans le cimetière est mort en 1880)

.

Sept Allemands, selon Antoine Gaschy4.3, avaient été enterrés en 1914. Au début de la Grande Guerre, l'armée allemande serait arrivée au village par petits groupes et une méprise aurait conduit un de ces petits groupes à tuer, sur les coteaux de Wettolsheim, d'autres soldats de cette même armée. La sépulture de ces soldats n'est plus visible aujourd'hui.

.

Il est interessant de noter, sur les photos ci-jointes, la troublante similitude que l'on peut observer entre certaines tombes et le monument aux morts de 14-18 et 39-45. Vu les dates de décès visibles sur ces tombes, on peut affirmer que leur création est postérieure à celle du monument.

Néanmoins, il n'y a pas de rapport apparents entre les tombes et le monument : ces tombes ne concernent pas des personnes citées sur le monument.

\includegraphics[]{inclus-image/photo11.eps}

\includegraphics[]{inclus-image/photo12.eps}

On pourra donc se laisser aller à se poser plusieurs questions. Ainsi, on peut se demander si la forme du monument en question a une influence. Si oui, est-elle consciente ou non ? Sur qui s'excerce cette influence, sur les familles ou sur les marbriers ? La symbolique du monument est-elle comprise ? La forme du monument est-elle originale ou bien une tendance de l'époque ?

.

Cette visite au cimetière nous apporte donc un interessant complément d'informations.



* * *

Les archives municipales

Nous sommes maintenant arrivés à la dernière étape de notre collecte d'informations : la consultation des registres d'état civil. Dans cette partie, nous allons, sous forme de tableaux, évoquer les informations que nous pouvons retirer à propos de chaque conflits concernés et des noms listés sur les monuments, en distinguant les cas particuliers.

Concernant la première guerre mondiale

Concernant cette première guerre, plusieurs problèmes techniques se posent. En premier lieu, ces registres sont globalement peu complets, on n'y trouve globalement que le minimum légal. Au mieux nous disposons d'un lieu de décès précis, dans certains cas nous ne disposons que d'une date de naissance, au pire nous ne disposons de rien. Le symbole de cette guerre n'est-elle pas le soldat inconnu ? Il est possible que certains soient natifs d'un autre village, ce qui justifierait leur absence du régistre des naissances. Mais il faut bien reconnaitre que la transcription des prénoms et la fréquence de certains pose problème. Certains prénoms semblent avoir été simplifiés, d'autres semblent avoir été tronqués, ce qui, ajouté à la pauvreté de l'onomastique en général, provoque des confusions.

Dans le tableau, la première colonne identifie la source : D pour le registre des décès, N pour le registre des naissances. MPLF signifie que la personne à été déclarée ``Mort pour la France'' par le ministère des Anciens Combattants.

Inconnus au bataillon ?

Les problèmes techniques évoqués font que je n'ai trouvé aucune information concernant Joseph Buecher, Paul Sergent et Victor Sitzman.

De Paul Sergent, qui ne semble pas être de la localité, on ne trouve d'information qu'au cimetière, son nom n'est pas sur le monument.

Identité confuse

Concernant Joseph Mann, il peut s'agir de deux personnes, l'une née en 1891, l'autre née en 1894. Quant à Charles Gissinger, je n'ai trouvé qu'un extrait d'acte de naissance datant de 19125.1.

Figure: Informations relatives aux morts de 14-18 issues des registres d'état civil
\includegraphics[]{inclus-image/tableau_etatcivil_1418.eps}

Un résultat étrange

A propos d'Adolphe Wunsch n'ont été trouvés de renseignements qu'à propos d'un Emile Adolphe Wunsch décédé en juillet 1919. S'il s'agit de celui dont il est question sur le monument, serait-il décédé en captivité comme Albert Amann ? Il est interessant de noter qu'Albert Amann est décédé en mars 1919, captif des serbes.

Le cas Zettel-Ollivier

Le seul acte de décès complet trouvé concerne François Zettel5.2... Ou plutôt, François Ollivier, décédé au champ d'honneur en tant qu'incorporé volontaire dans le 3$^e$ Régiment de Zouaves de l'Armée Française. Le document, très détaillé, nous apprend que ce dernier est mort le 13 aout 1917, en Meurthe et Moselle, d'un éclat d'obus à la tête.

Concernant la deuxième guerre mondiale

Figure: Informations relatives aux morts de 39-45 issues des registres d'état civil
\includegraphics[]{inclus-image/tableau_etatcivil_3945.eps}

Si nous disposons de renseignements plus précis concernant cette guerre, nous n'avons toujours aucunes informations précises quant aux circonstances précises du décès, sauf dans le cas d'Ernest Freyburger.

Inconnus au bataillon ?

Je n'ai trouvé aucune information concernant Robert Barmes (``Mort pour la France'', Armand Ios Meyer, la famille Kaufmann (déportés), Marcel Vogel (``Mort pour la France'').

La seule occurence d'Armand Ios Meyer se trouve sur le monument, à la différence des autres dont on ne trouve trace qu'au cimetière.

Le cas René Martin Meyer

On ne manque pas d'informations sur son décès. Nous avons même deux dates et deux lieux différents possibles. Dans le registre des décès, cet homme est décédé le 17 août 1944 à Sintautai5.3. Cette information date de 1959. Un autre document5.4, datant du 31 mai 2001, lui, affirme que ce même homme (même date de naissance, même lieu de naissance) est décédé au camp de prisonnier de Tambov, en URSS, le 13 mars 1945.

Tout laisse à penser que la première date est improbable. Il n'y a aucune raison que des traces de cet homme soient trouvées dans le camp de Tambov un an après si cela était exact. Il est possible que cette date soit celle d'une désertion. Mais nous n'avons aucune certitude quant à la seconde date, non plus. Si cet homme, c'est une hypothèse, était mort en 1948 dans ce même camp, l'administration soviétique n'aurait eu, par la suite, aucun intérêt à ne pas falsifier ce type d'informations, qui ne nous sont parvenues que très récemment. Il est en effet bien plus « acceptable » que quelqu'un soit mort en tant que prisonnier en temps de guerre plutôt qu'en temps de paix - de guerre froide. Et il n'est plus à prouver aujourd'hui que le régime soviétique fut auteur de nombreuses intoxications.

Ce cas nous amène à prendre conscience de la fragilité de nos sources. Nous ne pouvons avoir aucune certitude concernant le lieu et la date de décès de cet homme. Ceci est un cas. La question qui est de savoir si ce cas est très singulier ou plus fréquent est ouverte. Il est en effet possible que d'autres déserteurs aient été considérés comme mort... Et soient effectivement morts en captivité quelques temps après...

Identité confuse

Il n'y a sur le monument qu'un seul Jean Butterlin. Dans les archives nous en avons deux. Le premier, dans le registre des décès, Hans Butterlin (donc Jean) serait mort à Krementschug, en Russie, le 27 octobre 1943. Le second, dans le registre des naissances, serait mort le 31 août 1944 en Normandie.

On pourrait être enclin à penser qu'il s'agit de la même personne, puisque ces informations se trouvent dans des registres différents (décès et naissance). Le cas semble encore plus étrange que le précédent. Cela nous incite, une fois encore, a être tout particulièrement vigilants avec nos sources.



* * *

A la mémoire de...

Maintenant que nous avons rassemblé tous les éléments qui étaient à notre disposition, nous allons tenter d'analyser ce qui peut l'être. Nous allons commencer par quelques statistiques. Ensuite, nous allons tenter d'identifier la nature des hommages rendus. Nous allons aussi parler du cas particulier des malgré-nous.

Statistiques

Pour commencer, voici une représentation graphique du pourcentage de disparus non-identifiés6.1 : 13 % pour 14-18, 11 % pour 39-45, soit 87 % de disparus identifiés les deux guerres confondues.

Figure: Pourcentage de disparus non-identifiés
\includegraphics[]{inclus-image/effectifdinconnu_effectiftotal.eps}

L'emploi du terme ``disparu'' peut préter à confusion, il est néanmoins adapté, compte tenu des doutes que l'on peut émettre sur nos sources pour des raisons déjà abordées. Il ne s'agit pas d'adopter l'attitude de l'hypercriticisme mais d'essayer de se tenir à un principe de base de toute démarche se voulant scientifique, c'est-à-dire cherchant à établir une certaine vérité : le doute méthodique si cher à Descartes. Il est probable qu'un nombre important de nos informations soient exactes et, comme nous le montre ce graphique, nous disposons d'informations pour la majorité des cas. Le terme disparu se justifie dans la mesure où nous pouvons être certain du moment où nous avons perdu la trace de ces hommes mais pas de leur décès effectif.

Suite à cela, nous allons essayer d'observer dans quelles zones géographiques ont été éparpillés nos disparus. Evidemment, toutes les analyses qui suivent ne portent que sur les disparus identifiés.

Nous observons ici une représentation graphique mettant en avant le nombre de disparus par zone de disparition, tout conflits confondus. Nous distinguons le front de l'est (Russie, Lettonie, Pologne...), le régions maritimes de l'ouest (Normandie...) et l'Europe de l'ouest continentale (France, Belgique... - hors régions maritimes).

Figure: Nombre de disparus par zone géographique
\includegraphics[]{inclus-image/disparusparzone.eps}

Il est assez flagrant que le front de l'Est ait été la destination privilégiée pendant la seconde guerre mondiale comme l'Europe de l'ouest continentale dans le cas de la première guerre mondiale.

A la page suivante se trouve une carte donnant un aperçu des taux de disparus par pays. Les frontières de la carte sont récentes mais cela n'a finalement aucune forme d'importance. Il est, en effet, impossible d'avoir à sa disposition une carte qui ait des frontières exactes pour les deux conflits, d'autant que pendant chaque conflit les frontières furent très mobiles. L'essentiel est de nous permettre de nous représenter, globalement, les régions dans lesquelles ont disparus nos cas.

On observe sur cette carte les plus fortes proportions en France et en Russie. La Pologne présente aussi un taux important, suivi de la Hongrie et de la Lettonie. L'Allemagne, la Serbie et la Lituanie sont en queue de peloton. Il faut noter que le terme « disparu en Russie » a pu être considéré comme un terme générique pour dire d'une personne qu'elle est disparue sur le front Est, ce qui peut déséquilibrer les résultats que nous obtenons.

\includegraphics[]{inclus-image/incorp_europe.eps}

Après avoir abordé des questions de géographie, nous allons maintenant nous pencher sur des aspects plus sociologiques. Le manque d'informations concernant les professions des disparus nous dissuade de toute approche à ce sujet. Nous allons donc uniquement nous concentrer sur l'âge des disparus.

Le graphique des effectifs des disparus par âge à la disparition souligne le fait que les disparus les plus jeunes l'ont été au cours du second conflit. En effet, on relève près de dix disparus de moins de vingt ans pour ce conflit, alors que le disparu le plus jeune de 14-18 avait vingt-et-ans.

Figure: Effectifs des disparus par âge à la disparition
\includegraphics[]{inclus-image/agealadisparition.eps}

Le graphique suivant montre les effectifs des disparus par classe d'âge. Il apparait de manière flagrante que la ponction au sein de chaque classe a été plus régulière lors du premier conflit. L'ex-voto évoquant le « souvenir des morts de la classe 1893 » du monument de 14-186.2 peut s'expliquer par le fait qu'effectivement cette classe ne fût pas plus atteinte que la classe 1894 ni la classe 1892.

\includegraphics[]{inclus-image/disparusparage.eps}

Nature des hommages rendus

Après avoir étudié ce qui pouvait l'être concernant les disparus, nous allons maintenant évoquer les survivants. Car, en verité, les hommages aux morts ne sont-ils pas principalement destinés aux vivants ? Il parait tout à fait interessant d'essayer d'identifier la nature des differents messages exprimés sur ces monuments.

Le cadre religieux des deux premiers monuments incline dans le sens d'un certain pacifisme, « tu ne tueras point » étant, tout-de-même, un des piliers du christianisme, même si pour des raisons pragmatiques et politiques, vers le IX$^e$ et X$^e$ siècle, l'idée de « guerre juste » est apparue dans le discours des théologiens6.3.

Concernant les inscriptions, l'expression « victime de la guerre » est la plus courante. On a la retrouve sur chaque monument mais aussi au cimetière. Cela va aussi dans le sens du pacifisme où l'hommage rendu n'est pas axé sur la victoire de la patrie, par exemple. Il est certain qu'un Pro Patria serait d'un effet étrange dans une région qui a changé de nationalité quatre fois en moins d'un siècle. L'idée de rapprochement entre la France et l'Allemagne qui aurait été très présente dans l'idée du monument de 14-18 39-45, idée dont nous avons déjà touché quelques mots, va aussi dans le sens d'un pacifisme réconciliant la patrie, la France, et un pays qui fut à plusieurs reprises « la patrie »6.4.

Il est notable aussi que les messages sont axés sur la jeunesse. A la grotte, on parle « des enfants victimes ». Le dernier monument est construit, quant à lui, à proximité d'une école maternelle. Même si cela fait écho à une logique imparable, les disparus faisaient partie de la nouvelle génération, l'école fut l'occasion de la création du dernier monument, nous pouvons penser que n'est pas détaché d'une mentalité diffuse dans le village.

Les inscriptions mortuaires trouvées au cimetière ne dementent pas cette idée. Il est souvent question, à nouveau, de « victime de la guerre », d'homme « tombé en Russie ». On retrouve très fréquemment le terme générique ``Mort pour la France'', terme donné par le Ministère des Anciens Combattant. Ce terme étant générique, intrinsèquement, il ne révèle pas énormement de choses concernant le village.

Malgré-nous

Qu'est-ce qui peut pousser à une telle tendance au pacifisme, qu'on pourrait voir dans une certaine mesure comme une forme pessimisme et de victimisation ? On peut penser que le statut de l'Alsace pendant ces deux guerres en est un facteur important. Ici, à Strasbourg, personne n'ignore quel fût ce statut, l'annexion, et ses conséquences, les incorporations de force. A l'échelle nationale, ce n'est peut-être pas le cas. Quoi qu'il en soit, un nombre important des disparus dont nous parlons ont été des Malgré-nous, il est donc tout à fait à propos d'en parler maintenant.

Nous n'allons bien entendu pas donner ici une histoire exhaustive de ce qui à été appelé une « tragédie », nous allons nous borner à donner quelques références chronologiques permettant de situer clairement les faits. Le 15 juin 1940, les troupes allemandes franchissent le Rhin. Le 2 juillet, un décret germanise les noms des communes d'Alsace. En été, à Schirmeck, est crée un camp de « rééducation » pour les refractaires à la germanisation. Le 7 août, Robert Wagner est nommé Gauleiter en Alsace. En 1942, le 24 août, la date dont il est question sur le monument de 1952, parait un décret sur la nationalité en Alsace-Lorraine qui a pour conséquence de permettre l'apparition, le 26-29 août, d'un décret d'incorporation dans l'armée allemande des Alsaciens et Lorrains6.5. Cela ne s'est pas fait selon le désir de l'état-major allemand, doutant de l'intérêt de mobiliser une population peu motivée et peu entrainée. Il semble qu'il s'agissait plutôt d'une politique préconisée par Robert Wagner et Adolf Hitler en vue de réagréger cette population au sein de l'unité allemande en la faisant vivre dans les mêmes conditions : au front, dans la boue et dans le sang, les Alsaciens-Lorrains redeviendrait Allemands. L'été 1943, le camp de Tambov est devenu la destination principale pour les Alsaciens-Lorrains capturés6.6.

Si l'on fait un bilan des humiliations pour la population Alsacienne - et en se restreignant au temps court de cette seconde guerre mondiale -, l'affaire commence par une défaite militaire (celle de la France), se poursuit par un abandon de la part de la patrie vis-à-vis de laquelle elle avait autrefois affirmé son attachement (abandon par le régime de Vichy - qui n'a pas vraiment le choix de sa politique), continue par une incorporation des jeunes aux sein des Reichsarbeitsdienst (RAD, travaux d'intérêts généraux), puis par un envoi de cette même jeunesse au front. Après guerre encore, des Français d'outre-Vosges (peut-être peu nombreux mais assurement bruyants) nourrissent une forte hostilité vis-à-vis de ces Alsaciens, à qui on pourra toujours reprocher de n'avoir pas su se révolter face au régime nazi, oubliant que ce fût aussi le comportement de la majorité de la population française pour des raisons que nous n'avons pas à juger, telle que la peur des représailles sur la famille. L'héroïsme n'est pas une affaire facile, d'autant plus lorsque cela signifie impliquer son entourage. Le procès de Bordeaux, en 1953, un an après la création du monument dédié aux malgré-nous à Wettolsheim, est un exemple très parlant de l'imcompréhension du phénomène malgré-nous outre-Vosges : des membres de la division SS Das Reich étaient jugés pour le massacre commis à Oradour-sur-Glane, dans le Limousin, massacre qui justement s'est fait en représaille d'actes de résistance (d'où la question du prix de l'héroïsme). Au banc des accusés se trouvaient quatorze Alsaciens, dont treize malgré-nous, ce qui donna une image très péjorative de l'Alsace et fût l'occasion de conflits très passionnés. Des années plus tard, récemment encore, un commentateur sportif n'a pas hésité à dire, très sérieusement, à l'occasion de la victoire de la coupe de France de football par le Racing Club Strasbourg qu'il était dommage que la coupe parte en Allemagne. Ce commentateur, qu'il ne me semble pas nécessaire de citer, est, bien entendu, connu pour ses positions très indélicates et peu rafinées. Néanmoins, nous pouvons penser que s'il est imaginable de tenir de pareils propos à l'occasion d'un programme populaire sur une chaine privée très populaire, c'est que ces propos ne choquent pas tant que cela la population destinataire du programme.



* * *

Conclusion

Ce cheminement nous a donné un aperçu de l'ensemble des « lieux de mémoire » de la commune, de leur teneur et de leur position au sein de la communauté villageoise, bien que, comme cela a déjà été remarqué, pour réellement pouvoir jauger quoi que ce soit, il faudrait pouvoir comparer ceci avec le cas d'autres villages.

Du premier monument, nous retiendrons qu'il fût construit rapidement après le conflit qu'il concernait (la I$^e$ Guerre Mondiale). Il est assez peu imposant. On peut se imaginer qu'après la « der des der » vécue assez étrangement, puisqu'étant une défaite et une victoire - défaite, parce que l'Alsace était Allemande, victoire parce que l'Alsace redevenait Française -, l'humeur n'était pas à la commémoration gargantuesque. Son cadre est très largement religieux. Du second, nous pouvons retenir qu'il est en fait une « stèle du souvenir », qu'ainsi il porte globalement sur des anciens combattants et qu'il est le fait d'une association, l'ADEIF. De la même manière que le premier, il n'est pas dépourvu de toute teneur chrétienne. Quand au troisième, il s'agit du grand monument aux morts du village qui lui est uniquement laïc et municipal.

De nos trouvailles au cimetière et aux archives municipales, nous retirons l'idée que la lecture de nos sources ne coule pas de source, si j'ose dire. Sources contradictoires, sources vagues, sources incomplètes, il y a décidement fort à faire pour parvenir à un résultat relativement complet.

Nous avons également noté que le ton des inscriptions est globalement pacifiste et peu axé sur la patrie.

Les trois monuments se trouvent tous dans des lieux fortement connotés. Comme nous l'avons développé, ils se retrouvent partiellement liés au chemin de croix du Christ, à l'idée de résurrection, à l'idée qu'il faille se souvenir de la souffrance de ses pères. L'idée de « devoir de mémoire » évoqué en introduction est présente. Mais le statut des monuments est plus ou moins étrange. En effet, les monuments sont bien entretenus, le jardinier du village fait un travail notable qui place le village en bonne position dans la compétition des villages fleuris. Néanmoins, sur aucun plan (brochure touristique ou autre) ne figure les monuments. Si l'on part du principe que seules les familles des personnes disparues sont concernées, cela est effectivement inutile. Mais avec l'urbanisation du village, donc l'arrivée de nouvelles populations, l'expression « devoir de mémoire » a t-elle un sens si cette « mémoire » n'est que celle des familles historiques du village ? En d'autres termes, il semble que cette conception de « devoir de mémoire » est particulièrement hasardeuse. Soit on considère qu'il s'agit de la mémoire collective du village figé à ce qu'il était à la fin de la seconde guerre mondiale, soit on considère qu'il s'agit d'un élement de la mémoire collective de l'humanité. Dans le premier cas, cela signifie que cette mémoire semble amenée à disparaitre, puisque le village, lui, n'est pas figé et a beaucoup évolué depuis. Dans le second cas, cette mémoire semble reposer sur l'ignorance puisque concrêtement, seul le village sait. Faire « l'état de la mémoire » est un travail étrange...

Doit-on faire un plaidoyer pour l'apparition de plaques explicatives associés aux éléments commémoratifs ? Doit-on considérer que cette mémoire doit transiter par la famille ? Doit-on considèrer qu'elle doit transiter par l'école ? Peut-être doit-on penser que ces monuments remplissent parfaitement leur rôle ainsi si cette « mémoire » s'avère n'être pas axée vers le passé mais plutôt l'expression d'une angoisse actuelle, tournée vers le futur. En quelque sorte, en évoquant le passé, on conjurerait l'avenir.

A quoi pensent les gens, finalement, en regardant les monuments ? Il est dit qu'on surnomme les villageois de Wettolsheim les « gott vergäsenni krutsköpf », « les têtes de choux oubliés de Dieu »... Ils auraient hérité de ce doux surnom parce que, parait-il, un jour, lors d'une procession, ils auraient oublié le crucifix lors d'un arrêt pendant le chemin de croix...6.7



* * *

Sources et Bibliographie

Sources

INSEE, Evolutions démographiques 1982-1990-1999, données définitives, Haut-Rhin, 2000.
INSEE, Evolutions démographiques 1975-1982-1990, résultat provisoire, Haut-Rhin, 1990.
INSEE, Tableaux, références et analyses, 1982-1990-1999, exploitation principale, Haut-Rhin, 2000.
OFFICIER D'ÉTAT CIVIL DE WETTOLSHEIM, Registres d'état civil des naissances de 1870 à 1930, Mairie de Wettolsheim.
OFFICIER D'ÉTAT CIVIL DE WETTOLSHEIM, Registres d'état civil des décès de 1914 à 1960, Mairie de Wettolsheim.
WETTOLSHEIM (MUNICIPALITÉ), Wettolsheim Alsace, Recto Verso Impression, 2001-2002.
WETTOLSHEIM (MUNICIPALITÉ), Wettolsheim France Alsace, SAEP Ingersheim, 2001-2002.
Corpus de documents réunis en Annexe C et entretiens retranscrits en Annexe A et B

Bibliographie

BERCÉ (Y.-M.), La naissance dramatique de l'absolutisme, 1598-1661, Seuil, Paris, 1992.
BERSTEIN (S.), MILZA (P.), Nationalismes et concert européen, 1815-1919, Paris, 1992.
LE GOFF (J.), SCHMITT (J.-C.), ``Guerre et croisade'' in Dictionnaire raisonné de l'Occident Médiéval, Fayard, 1999.
MOULLEC (G.), ``La tragédie des malgré-nous'' in l'Histoire N.255, Paris, juin 2001.
PROST (A.), Douze leçons sur l'histoire, Seuil, Paris, 1996.
REGNAULD (F.), ``Le Souvenir au village - Les monuments aux morts marnais de la Grande Guerre'' in Mémoires de la Société d'agriculture, commerce, sciences et arts du département de la Marne, Tome CXVI, 2001.
WINOCK (M.), ``L'esprit de Munich'' in Les années trente, De la crise à la guerre, Seuil / L'Histoire, Paris, 1990.
(COLL), Encyclopédie de l'Alsace vol.XII, Editions Publitotal, Strasbourg, 1986.



* * *

Annexe A : Entretien avec Antoine Gaschy

Antoine Gaschy, né en 1912, viticulteur récoltant, fût maire de Wettolsheim de 1965 à 1977. C'est sous sa houlette que fut décidée la création du monument de 1975.6.8

Cet entretien fut réalisé à Wettolsheim, au domicile du sus-nommé, le mercredi 13 mars 2002.

Compte-tenu de l'importance du décalage temporel entre les faits évoqués et le jour de l'entretien, il est naturel que certaines erreurs, confusions, soient apparues. Ces erreurs sont globalement à propos d'évènements contemporains d'Antoine Gaschy dont il a entendu parler mais auxquels il n'a pas contribué. Cela n'altère pas l'intérêt du témoignage concernant le monument de 1975 et cela à le mérite de donner un aperçu intéressant des souvenirs qu'un wettolsheimois de la classe 1912 a pu conserver du passé de ce village.

.


M. : « A quel moment avez-vous décidé de construire le monument ? »

ANTOINE GASCHY : « Au début des années soixante-dix. Puisqu'il n'y avait pas de monument aux morts. Ce n'est pas vraiment un monument celui-là6.9, c'est seulement une plaque commémorative pour ceux qui sont tombés, qui ont disparu en 14-18, lorsqu'on était Allemands. Après cela, les différents maires qui étaient en place ne pensaient pas à cela. A la grotte, ils ont juste mis une stèle avec le nom des disparus.

« Après guerre, il y avait pendant un certain temps un maire qui ne faisait rien [...], de quarante-sept à soixante-cinq. Alors il y a des gens qui se sont mobilisés et qui sont venu me voir, me demander si j'acceptais d'être maire. J'ai dis oui, je pense qu'il fallait quand même que l'on fasse quelque chose avec notre ville. Alors en soixante-cinq j'ai été maire, pour deux mandats. Après je ne me suis plus présenté, être maire représente beaucoup de travail. Avec l'exploitation viticole, je n'avais plus le temps.

« De soixante-cinq à soixante-dix, on a parlé de différentes choses, on a fait des réfections des rues, de tout autour. Ensuite on a aussi pensé [à un] monument aux morts. On acheté un terrain là, en-bas, où nous avons construit une école maternelle, et devant il y avait de la place. C'est un carrefour, parce qu'il y avait [...] une route qui descend en bas, une qui va là. Cette route qui descend, c'était un sentier large comme ça6.10, on en a fait une route. On a dit aux particuliers qu'on allait faire une route et qu'ils auraient des places de construction alors ils ont donné le terrain pour rien. On a fait une route qui s'appelle rue du chanoine Sig. Le chanoine Sig était l'ancien curé pendant trente ans à Wettolsheim. [...] Au-dessus il y avait de la place, sur ce carrefour, on a décidé d'y construire ce monument aux morts.

« Les malgré-nous, ceux qui étaient militaires du temps des Allemands, ont fait un monument exprès pour eux là-bas. En allant vers Wintzenheim, il y a un monument pour ceux qui ont été enrôlés de force en 44-45. C'était aussi pour les malgré-nous qui sont allés en Algérie. Les malgré-nous qui sont partis en Algérie dans les années 60. Il avait la guerre d'Algérie, où l'Algérie est devenue indépendante. Il y avait la guerre, [...] des gens ont été envoyés là-bas faire la guerre contre les Algériens, contre les musulmans6.11. »

M. : « Enrôlés de force par les Français, par la France ? »

A. G. : « ... Les Algériens dans l'armée française, obligé de faire la guerre contre les Algériens. »

M. : « Celui que vous avez inauguré, concerne t-il des malgré-nous ? »

A. G. : « Bien sur. Il y a la guerre de 14-18, la guerre de 39-45. Ceux qui sont tombés ou ont disparu. Il y en a qui ont disparu, dont on ne sait rien. »

M. : « Et sur la guerre de 70 ? »

A. G. : « Il n y en a pas. »

M. : « Pourquoi ? »

A. G. : « En 70, il n'y a pas eu de mort. Elle n'a pas duré longtemps cette guerre. Et puis nous on était Français en 70, on est redevenu Allemand en 70. De 71 à 18, le 11 novembre, fin septembre, il y a eut la signature de l'armistice, dans le wagon de Rethondes. [...]. La guerre de 18 c'était la plus terrible, [en] 70 il n'y a pas presque pas eut de morts. »

M. : « Pas beaucoup dans le village ? »

A. G. : « Non, personne d'ici. Et puis c'était tous des engagés, et non des incorporés de force. »

M. : « Une part importante de la population est-elle morte pendant ces guerres, à l'échelle du village ? Il y a t-il eut des familles décimées, beaucoup de disparus ? »

A. G. : « Non. Il y en eut quelques uns. [...] »

M. : « Parmi les personnes qui sont sur le monument, en connaissiez-vous ? »

A. G. : « Quelques uns. Des voisins ou des parents, grand-parents de gens qui vivent ici. J'en ai connu plusieurs qui sont morts, qui ne sont pas revenus de la guerre.

« En 14-18 il y en avait beaucoup mais la dernière guerre je ne me rappelle pas. Il y en a qui se sont cachés aussi. [...] En 45, quand la guerre était terminée, il y avait quatre-vingt-six personnes cachées. Il y avait des Polonais. Les Allemands amenaient les Polonais pour faire la guerre. [...] Il y en a beaucoup qui se sont cachés, des Polonais. [...] Il y avait d'autres qui se sont cachés et qui ne sont plus partis, comme mes deux beaux-frères... mes trois beaux-frères.

« Il y en a un qui n'est pas rentré et les deux autres étaient militaires mais ils ont pu se cacher aussi. [...] Il y en a beaucoup qui ne sont plus repartis, qui se sont caché jusqu'à la fin de la guerre. »

M. : « Avez-vous une idée de l'âge des disparus ? »

A. G. : « Il y en a beaucoup que je n'ai pas connu, ceux de la première guerre, je n'en sais rien. Je sais seulement le fils ou le petit fils vivent encore. Je ne suis né qu'en 1912.

« En 1914, la première guerre mondiale à été déclarée [...] Les Allemands étaient au bord du Rhin, et les français étaient tous sur la route des crêtes. Tu sais là-haut, où il y a le firsmitz. Tu as déjà été là-haut, non ? La ferme auberge. »

« Ben là était la frontière entre la France et l'Allemagne en 14-18. Alors les Français sont descendus, ils croyaient que les Allemands viendraient par le Rhin... Ils sont passés par la Belgique. Alors que j'étais un gamin de deux ans, sur le bord de la fenêtre, j'ai vu les Français. Ils étaient là, sur la place6.12. Il avaient des vestes bleues et des pantalons rouges.
M. : « C'était encore au début de la guerre, au tout début. »

A. G. : « C'était comme en 70, ils étaient habillés comme ça. Un de nos ouvriers est allé chercher du fourrage pour les bêtes, parce qu'on avait des chevaux et deux vaches. Pour s'en occuper, on avait un ouvrier. Il est revenu d'Eguisheim au galop, d'un champ qu'on possédait là-bas. Il est venu en criant les Allemands viennent. Les Allemands venaient par trois. Les Français sont partis par le sentier, par le chemin étroit, quand on va à la steinkurp6.13, dans la vigne. Les Allemands, quand ils sont venus, leur couraient après, mais ils ne connaissaient pas leurs uniformes. Ils ne savaient pas comment étaient habillés les Français. Il y a eut sept tués, mais des tués Allemands. Les premiers qui couraient, les autres qui venaient derrière croyaient que c'étaient des Français mais c'étaient des Allemands. Ils se sont entretués. Ils ont été enterrés au cimetière. Ensuite, pour montrer comment étaient les Français, sur la porte cochère du voisin là-bas6.14, ils ont, avec de la peinture, dessiné un soldat Français. Français, avec une redingote bleue, des pantalons rouge. Je me rappelle de ça. »

M. : « Donc ces morts là sont au cimetière, ces soldats Allemands. »

A. G. : « Oui. »

M. : « Et à quoi ressemblent leurs tombes ? »

A. G. : « Oui. C'était un tombeau militaire. Mais je ne sais pas s'il existe encore. »

M. : « Peut-être plus entretenu ?6.15 »

A. G. : « Sans doute. Il y en a sept qui sont morts. Les Allemands étaient là. C'était la guerre, 14-18, c'était terrible. »

M. : « Et la seconde guerre, comment vous l'avez vécue ? »

A. G. : « Au conseil de révision, j'avais trente-cinq ans, il s'est avéré que j'aurais aussi dut partir. Mais un ami médecin m'a fait des piqûres, ce qui me donnait une sorte de phlébite. »

M. : « Et vous teniez déjà l'exploitation [viticole] tout seul ? »

A. G. : « Oui, tout seul, avec ma mère et ma tante. Mon père était mort. Mon père est mort en 1935. En 1942, 1943, mon frère était à Eguisheim. Moi je ne suis pas parti. J'étais pas militaire chez les Allemands. Chez les Français en 1940, 1939-1940, j'étais militaire. »

M. : « Vous avez fait la ``drôle de guerre'' ? »

A. G. : « Oui, oui, j'étais là, de l'autre coté de Colmar, dans la forêt. »

M. : « Comment ça s'est passé ? »

A. G. : « C'était la ``drôle de guerre''. Moi j'étais dans les transports. J'étais dans une section de transport et j'allais livrer, faire toute sorte de livraisons sur la ligne maginot. Il y avait des forteresses tout le long de la frontière. Mais ces forteresses existaient sur le papier, pas en réalité. Les soldats étaient obligés de construire ces forteresses. Si la guerre avec commencé au mois de septembre en 40, il y aurait eut du dégât. La guerre à seulement commencé au mois de mai en 1941. Le 8 mai 1941, la guerre a commencé, quand les troupes allemandes ont passé par la Belgique pour faire la guerre6.16. Nous étions un régiment d'artillerie de forteresse. A certains moments j'étais wagmeister, un facteur. Le facteur des militaires. Celui qui prend les lettres et qui les expédie chez les militaires. Pendant deux mois j'étais wagmeister. Je voyageais beaucoup, j'avais un chauffeur, j'allais à la poste à Colmar chercher des lettres pour les militaires et les apportait. On était posté sur cinquante kilomètres le long du Rhin. Il y avait chaque fois des postes, on amenait les lettres et on les reprenait, parce que les militaires ils écrivaient aussi à leurs familles, à leurs femmes. Autrement j'étais dans un section de transport, on faisait toute sorte de choses. On transportait n'importe quoi pour les forteresses. »

M. : « En 1943, vous aviez déjà eu un ordre mission, une idée de l'endroit où vous auriez été envoyé ? »

A. G. : « Non, je ne savais pas où je devais partir, je savais juste que j'étais enrôlé le 2 janvier en 1944. »

M. : « Vous n'aviez aucune idée de la destination envisagée ? »

A. G. : « Non. Mes trois beaux-frères étaient partis. Deux étaient partis déjà avant 44. Premièrement ils faisaient déjà en 42 l'arbeitsdienst6.17. C'est le service obligatoire des jeunes. Ils étaient obligés de faire toutes sortes de choses chez les Allemands, ils étaient obligé de faire un travail très militaire. Et ensuite, ils étaient enrôlés dans l'armée allemande. Léon et Pierre étaient dans arbeitsdienst de l'autre coté du Rhin, à Lahr. Ensuite ils ont été enrôlé dans l'armée allemande. Pierre était dans Caucase, Léon était en Pologne6.18, Charles en Russie, du coté de Moscou. Les Allemands n'y sont pas arrivés, à Moscou. Pierre a été blessé au bras, il a couru pour être chez les grands blessés de guerre, alors il a été dans un hôpital militaire, et il a eut une permission. Et là, le médecin, docteur Meyer6.19 a injecté une substance pour lui infecter le bras. La blessure qui était guérie s'ouvrait de nouveau. Si bien que les Allemands disaient que les Russes avaient des balles qui étaient pleines de microbes et de saletés, qu'elles étaient empoisonnées. »

M. : « Les raisons qui ont faites que vous n'avez pas été enrôlé de force, vos motivations, étaient-elle politiques, ou économiques, ou autres... ? »

A. G. : « On voulait pas aller chez les Allemands. On ne voulait pas mourir pour les Allemands. »

M. : « Et par rapport au monument, qu'est-ce qu'il symbolise ? »

A. G. : « Il symbolise la réunion de la France et de l'Allemagne. L'union franco-allemande. J'avais décris cela dans mon discours d'inauguration, mais je ne sais plus où est rangé ce papier. »

M. : « Parce qu'au moment où vous l'avez fait, dans les années soixante-dix, ce n'était pas encore trop ça... »

A. G. : « On préconisait ça. »

M. : « Il y a des personnalités allemandes, ou des Allemands, qui ont pris par ça ? »

A. G. : « Pas du tout. Non c'est nous qui avons eu cette idée, nous avons payé, on a inauguré, il y avait le préfet, il y avait tout le monde. »

M. : « La préfecture à payé, l'Etat à payé aussi ? »

A. G. : « Non non, la commune à tout payé. »

M. : « La commune à tout payé ? »

A. G. : « Oui... Les monuments aux morts, normalement c'est la commune qui les paye. »

M. : « Il y aurait pu avoir des donateurs. »

A. G. : « C'est la commune, pas de donateurs. »

M. : « Pourquoi il n y a t-il pas de symboles religieux sur le monument [que vous avez inauguré] ? A Wettolsheim, les gens sont plutôt croyants, pratiquants, non ? »

A. G. : « Oui, ils sont croyants, plus ou moins. »

M. : « Pourquoi n'avez-vous pas mis de symbole religieux ? Comme une croix par exemple ? »

A. G. : « C'est un monument communal, ce n'est pas un monument religieux. »

M. : « Vous n'avez pas eu envie de mettre un élément religieux ? »

A. G. : « Non non, ce n'est pas un monument religieux, c'est un monument communal. »

M. : « Il n'y a pas eu de cérémonie religieuse en rapport avec ça ? »

A. G. : « Ah, il y a eu la grand-messe, une fête. Après la grand-messe à l'église, il y a eut l'inauguration. »

M. : « Lorsque vous avez décidé de construire ce monument, il n'y a pas eu des points de désaccord entre les gens ? »

A. G. : « Ah, non. [...] Il n'y a pas eu contestation, tout le monde était d'accord. »

M. : « Pour la forme, pour l'endroit ? »

A. G. : « Pour l'endroit non plus, ils étaient d'accord. »

M. : « Qui a conçu le monument ? Qui a dessiné la forme du monument ? »

A. G. : « Je ne sais plus qui l'a fait. »

M. : « C'est un artiste ? »

A. G. : « C'est un artiste qui a fait ça. Je ne sais plus quel marbrier. Je ne sais plus. C'est peut-être marqué sur le coin. Je ne sais pas qui l'a fait. C'est peut-être à la commune qu'on peut voir ça, dans les archives communales. »

M. : « Et tout le monde était favorable à l'idée de représenter l'Allemagne et la France réunie ? »

A. G. : « Ha oui oui. »

M. : « Wettolsheim a participé à un monument intercommunal ? Un monument avec d'autres communes ? »

A. G. : « Non. Chaque commune à son monument aux morts. A Eguisheim il y a aussi un monument aux morts. A Colmar il y a un monument aux morts. Wintzenheim il y en a un. Dans toutes les communes il y a un monument aux morts. »

M. : « Par rapport au fait que ce soit religieux ou pas, le premier monument, la première plaque, est tout-de-même dans un cadre religieux, non. »

A. G. : « Oui, parce qu'il n'y avait pas autre chose. En 1919, on est revenu à la France. A cette occasion, ils ont fait une plaque commémorative pour ceux qui sont tombés. Tu sais les gens n'étaient pas tellement motivés pour faire une grande fête. Ils ont mis une plaque sur une stèle. Ils ont marqué les noms dessus, ceux qui sont tombés en 14-18. »

M. : « Tous les noms que j'ai vu sont francophones... Est-ce que les personnes avaient francisé leur prénom ou bien avaient-ils tous des prénoms français dès leur naissance ? Des personnes sont nées à la période où l'Alsace était Allemande, donc il doit y avoir des personnes dont les prénoms sont Allemands, non ? »

A. G. : « J'ai pas fait attention. Qu'ils disent le nom en Allemand ou en Français, ça ne fait pas de différence... On était Français, ils disaient le nom en Français. Si c'était Antoine, on ne disait pas Anton. »

M. : « Sinon, dans le village, il y a des personnes qui ont fait des actes de résistance ? »

A. G. : « Il y avait les FFI. Tu sais ce que sont les FFI ...? »

M. : « Les Forces Françaises de l'Intérieur6.20. »

A. G. : « Oui. Il y avait des FFI à Wettolsheim. »

M. : « Et qu'est-ce qu'ils faisaient comme action ? »

A. G. : « Rien de spectaculaire. Ils ne faisaient pas de sabotages. Ils se réunissaient. Je connaissais le chef FFI, quand j'ai caché mes deux beaux-frères, je l'ai informé. Je lui ai dit, pour qu'il soit au courant. Parce qu'il y avait des gens qui étaient un peu pour Hitler. »

M. : « Il y avait des personnes qui étaient favorables... »

A. G. : « Il y avait des personnes qui étaient un peu pro-allemand. Certaines familles. »

M. : « Ils sont restés dans le village ? »

A. G. : « Oui. Il y en a qui étaient pro-allemands. Après la guerre, quand on est redevenu Français, des FFI sont allés mettre des croix gammées aux maisons de tout ceux qui étaient pour les Allemands... En peinture. C'était pas rien ! »

M. : « Parmi les morts sur les monuments, il n'y a que des militaires ou il y a aussi des civils ? »

A. G. : « Ah c'est des civils qui étaient enrôlés. C'étaient pas des engagés volontaires. Il y avait un engagé volontaire chez les Allemands. Qui était pour Hitler. »

M. : « Il est sur le monument ? »

A. G. : « Ah il est mort après la guerre. On m'a dit qu'il écoutait aux portes pour savoir si les gens écoutaient la radio clandestine. Tu sais il y avait donc.. »

M. : « La fameuse radio Anglaise... »

A. G. : « Il y en a un qui était là sur l'escalier6.21, parait-il, qui voulait voir si j'entendais la radio française... Celui-là c'était un... Il s'est engagé chez les SS. Il est déjà mort. C'était un pauvre idiot mais c'est tout. »

M. : « Je voulais savoir s'il y a des personnes qui sont mortes en tant que civil, pas du tout enrôlées mais morte par des représailles par les Allemands... »

A. G. : « Non non, pas chez nous. A Eguisheim oui, pas à Wettolsheim. A Eguisheim, il y en a qui étaient poursuivies et qui en sont mortes.

« Y A un voisin là, un ancien adjudant chez les Allemands. »

M. : « En face là-bas ? »

A. G. : « Qui habitait cette maison là6.22. »

M. : « La maison blanche là, celle qui est avant la Grotte ? »

A. G. : « Celle-là, oui oui. Il habitait là-dedans. Il était pour les Allemands parce qu'il avait été adjudant chez les Allemands en 1914-1918. »

M. : « Et il avait encore des sympathies... »

A. G. : « Et son fils aussi. Son fils vit encore, mais il n'habite pas ici. C'était des pro-allemand. Il était Allemand aussi bien pour Hitler ou pour un autre, hein, il était pour les Allemands. Il était adjudant-chef chez les Allemands dans l'armée, alors il avait l'esprit militaire, l'esprit allemand.. L'esprit de Bismarck  »

M. : « C'est quelqu'un qui était Allemand d'origine, venu dans le village ? »

A. G. : « Non non, il était d'ici. »

M. : « D'origine du village... »

A. G. : « Parce qu'il était quelque chose dans l'armée allemande. Naturellement quand il est rentré en 18, il avait encore l'esprit de Guillaume. »

M. : « Guillaume II... »

A. G. : « Oui, c'est ça... »

M. : « Nostalgique... »

A. G. : « Comme un autre... D'autres aussi, encore il y a d'autres qui étaient comme ça.

« Il y avait aussi ceci, tu sais, dans les années 1935, la politique française étaient assez... assez floue.. C'était tous des moitiés communistes, moitié... hein... Il y avait Blum, Léon Blum et compagnie. Il ont fait les quarante heures en son temps. Maintenant on fait les trente-cinq. Bientôt ils vont faire seulement trente heures par semaine.. Ne plus travailler du tout et être payé. »

M. : « C'est l'évolution peut-être... »

A. G. : « C'est de la c... ça. »

M. : « Je ne sais pas. »

A. G. : « Être payé quarante heures et travailler seulement trente cinq, c'est de la c... ça, c'est la Aubry qui fait ça. »

M. : « Pour celui qui travaille c'est plus intéressant, pour celui qui emploie ça l'est moins. Donc ce que vous voulez dire c'est que le Front populaire n'était pas très apprécié ici ? »

A. G. : « Ah non. C'est pour ça qu'il avait aussi les Croix-de-Feu6.23. »

M. : « De La Rocque et autres... »

A. G. : « Oui. Les Croix-de-Feu étaient contre le gouvernement de Léon Blum. Et c'est pour ça qu'il y a eut la guerre en 1940. Daladier qui était le chef du gouvernement, il aurait tout signé à Munich6.24. Daladier... C'est pour ça qu'il y a eut la débâcle. Tu as vu une armée allemande qui rentre en France sans être défendue, l'armée française est allée dans le midi. Ne se défendait pas, personne ne se défendait. »

M. : « Est-ce parce qu'il y avait des personnes qui étaient pro-allemande que le monument aux morts n'a pas été construit directement après la guerre, après la libération ? Parce que là vous avez quand même attendu vingt ans avant de construire le monument... »

A. G. : « Parce que l'ancien maire avant moi, il ne s'entendait pas. »

M. : « C'est parce qu'il y avait des gens qui étaient contre le monument ? »

A. G. : « Personne n'était contre. Oh non. »

M. : « Même les gens qui étaient pro-allemand ? »

A. G. : « Personne, personne. Ceux-là, ils étaient vieux, on ne les écoutaient plus. Après la guerre de 45, on était content que la guerre soit finie, que Hitler ne soit plus là. Après on avait un maire qui s'occupait d'un restaurant, il ne s'occupait pas de la commune, il ne faisait presque rien. »

M. : « Mais pourquoi était-il élu ? »

A. G. : « Ah il était là... Il était maire, c'était un restaurateur. Il s'en fichait pas mal de la commune, mais il faisait le maire, c'est tout. Les dernières années il faisait quatre réunions du conseil municipal par années. »

M. : « Ce n'est pas beaucoup... »

A. G. : « C'est le minimum légal. Alors que maintenant, comme de notre temps, le maire va tout les jours à la mairie, signer des papier et caetera. Le conseil municipal est réuni au moins une fois par mois. Au conseil municipal, les gens peuvent venir, écouter. Les habitants de la commune peuvent assister mais ils n'ont pas le droit de parler. Ils peuvent seulement écouter ce qu'on dit. »

M. : « Et de votre temps, est-ce qu'il y avait des anciens combattant dans le conseil municipal ? Des personnes qui avaient combattue, qui avaient été enrôlées ou... »

A. G. : « Ah oui. »

M. : « Beaucoup ? »

A. G. : « Oh y en avait quelques uns. C'était pas des gamins, c'était des gens de mon temps, qui avaient trente, quarante ans, cinquante ans. »

M. : « Donc qui avait vécu au moins la seconde guerre. »

A. G. : « Oui, oui. »

M. : « Et pour 70... »

A. G. : « Il n'y a pas eu de morts. Elle a été faite par des engagés »

M. : « Et il n'y en avait aucun dans le village ? »

A. G. : « Avant 70, on tirait au sort ceux qui devaient être militaires. Il y avait des chiffres, en dessous de cent on devait être militaire, au dessus de cent on pouvait rentrer. Mon grand-père avait tiré le quatre-vingt-huit. Il a payé... Il y avait des engagés volontaires qui ne faisaient que ça. Alors pour faire quatre années de service, on leur donnait quatre-mille francs. Mais quatre-mille francs-or. Aujourd'hui ça vaudrait plus que cent-cinquante-mille6.25 »

M. : « C'était des professionnels... »

A. G. : « Il y en a qui étaient militaires tout le temps. »

M. : « Ils se faisaient payer par les familles de ceux qui ne voulaient pas y aller... »

A. G. : « Ceux qui n'avaient pas d'argent, ils y allaient. Mais mon grand-père pouvait payer ça. Il a payé un bonhomme pour être militaire à sa place. Autrement il devait faire son service militaire pendant quatre ans. Mon grand-père était né en 1843. Il a payé quatre-mille francs. En 1970, l'argent... tu sais ce que ça valait, un franc ? Un ouvrier ébéniste gagnait un franc par semaine, en travaillant six. Mais avec un franc il pouvait faire beaucoup de choses. Il gagnait un franc... ou six francs par semaine, un franc par jour. Et de mon temps, quand j'étais petit, les ouvriers qu'on avait, ils avaient trois marks par jours, pour aller piocher la vigne. Avec trois marks, ils pouvaient s'acheter une paire de soulier. Des souliers ordinaires, souliers de travail, avec trois marks, en 1914. Ils venaient à six heures du matin et travaillait jusqu'à six heures du soir, piocher la vigne... Voilà. »



* * *

Annexe B : Entretien avec Robert Million

Robert Million, né en 1924 à Strasbourg, de la région de Cronenbourg, employé à la SNCF, ancien malgré-nous, est actuellement représentant de la section de Wettolsheim de l'ADEIF6.26.

Cet entretien fut réalisé à Wettolsheim, au domicile du sus-nommé, le mercredi 22 mai 2002

Cet entretien est aussi en rapport avec l'expérience de malgré-nous de Robert Million. Même si cela n'a pas un lien direct avec notre travail (encore que...), cela ne parait pas dénué d'intérêt dans la mesure où cela contribue à donner du sens aux monuments. Cela donne d'ailleurs un aperçu, bien que tout à fait non-officiel, des pensées de quelqu'un d'impliqué dans une association d'anciens combattants.

.


ROBERT MILLION : « Je suis Million Robert, né le 03.10.24, donc classe 1924 incorporé de force par les Allemands. Je suis né à Strasbourg. En 39-40, quand il a fallu partir de Strasbourg, j'ai eu la chance de pouvoir aller à Thann. Au retour, j'avais 16 ans, j'avais plus grand espoir de faire quelque chose. Je suis donc rentré aux tramways de Strasbourg. Après les différents concours, j'ai réussi à faire les examens de conduite, y compris suburbain. Incorporé dans le RAD en février 1943 dans la forêt de Thuringe et trois mois après à Regensburg, chez les pionniers.

« Chance et malchance, après quelques jours j'ai eu la diphtérie, résultat : 64 jours de quarantaine. Ceux qui ont été incorporés avec moi étaient déjà partis en Croatie et on comptait déjà 63 morts lors d'un assaut des partisans. Moi, après la sortie de quarantaine, il a fallu que j'aille en Croatie en remplacement, déjà, de mes premiers amis et camarades. A noter qu'il y avait déjà 33 morts de la classe 1925 de Strasbourg même.

« On arrive en Croatie, on était une dizaine d'Alsaciens. Deuxième chance, pour ainsi dire, l'épouse du pasteur du lieu où nous étions, près de Belgrade, était une Alsacienne. Naturellement, on était les chouchous. On nous a mis en relation avec d'autres soi-disant Allemands qui étaient là-bas. On n'a pas eu à souffrir. J'ai eu une chance terrible pendant ces deux ans. Parti deux ans sans voir réellement le front, excepté les partisans, ce qui n'était pas si grave que ça.

« Au bout de trois mois, on était toujours en formation. Ils nous ont mis en Tchekoslovakie, à Pisek. Là, il a fallu encore un mois pour continuer notre formation. C'était déjà février, mars 1944. L'essentiel pour nous était de se planquer tant que possible. Là aussi, après ce mois-ci, ils ont cherché dix hommes pour entrer dans une école de sous-officiers à Torun, donc à la frontière Polonaise. Mais, pendant ce temps, l'armée Russe avancée, et Torun est devenue zone de combat et l'école à été fermée. Ce qui fait qu'en 44, de mai à juin, on était toujours bien tranquillement à Pisek en attente d'une place. Un beau jour, on a été nommé oberpionier, pionnier chef, écolier sous-officier. Une demi-heure plus tard, un nouvel avis, on a été envoyé dans l'école de sous-officier à Neuf-Brisach. Alors vous pensez que ça nous à fait plaisir.

« On est parti. On est resté deux jours à Strasbourg. On est parti mardi et on est arrivé vendredi. Là, à Neuf-Brisach, ils nous ont demandé ce qu'on faisait déjà ici. Si on l'avait su, on serait resté encore plus longtemps à Strasbourg.

« On était là pendant trois mois. Mais les troupes françaises et américaines de l'autre coté des Vosges avançaient de plus en plus. On dut partir après une alerte. Je suis arrivé à la Schlucht. Les officiers ont cherché grapiller quelque chose à manger, ils nous envoyer leur chercher du pain ou un fromage de munster. Tandis que nous on se coulait les belles journées dans les fermes auberges. Entre Alsaciens, c'est normal.

« Après, tout à coup, ça se clarifie. Nous avions fait notre formation, on était sous-officier, on allait partir. J'avais ordre de marche pour Hachenburg. Je prend le train jusqu'à Colmar, je viens ici à Wettolsheim où habitait de la parenté et il y avait de grandes vendanges et on voyait personne. Je descend à Strasbourg et je reste là-bas deux jours, et je prend le tramway de Marckolsheim et vient à Wettolsheim faire les vendanges. Là, j'ai entendu qu'on était 72 cachés dans ce petit patelin. C'était encore un petit patelin en ce temps, pas comme aujourd'hui. Les grands lotissements n'existaient pas. 72 cachés, y compris les prisonniers polonais qui étaient resté et cachés ici.

« Jusqu'en février, j'ai pensé que je n'avais pas besoin de me cacher puisque personne ne me connaissait ici. Ce qui était d'ailleurs une erreur parce qu'il y avait deux dames qui avait travaillé avec mon père. Mon père était de Wintzenheim. Ils ne m'ont dit qu'après la libération qu'ils m'avaient reconnus.

« Après, je suis rentré aux chemins de fer à Colmar. Après une année à Strasbourg, ma femme voulait rentrer, on est revenu. On a construit ici. Après, monsieur Floranc, René, a fait une section de l'ADEIF et, comme il avait de plus en plus de travail en tant que chef de son auberge, c'est moi qui a repris le flambeau, c'est moi qui a repris l'organisation. Et aujourd'hui, j'ai encore la même organisation. Dans cinq minutes, je peux les faire rassembler, tout la section. Malheureusement, c'est de plus en plus dur. Il y a encore un enterrement demain d'un ancien.  »

M. : « En reste t-il encore beaucoup, ici, à Wettolsheim? »

R. M. : « Encore une vingtaine, mais la moitié est dans les maisons... les maisons à Colmar6.27... Ils sont malades la plupart du temps. Mais comme ceux d'Algérie n'étaient qu'une dizaine, ils sont venu chez nous. Donc je suis pratiquement président à l'ADEIF de tout les anciens combattants. »

M. : « Par rapport à l'Algérie, il y a quelque chose qui m'échappe, il n'y a pas eu d'incorporation de force à cette époque là6.28, si ? »

R. M. : « Non, mais ils étaient anciens combattants. Puisqu'après ils ont eut droit à la carte de combattant. Parce que la dénomination de l'ADEIF est association des anciens combattants et incorporés de force anciens combattants et victime de guerre.

« J'ai un vice-président qui s'occupe des anciens d'Algérie. Il habite à coté. Je ne sais pas grand-chose de plus, je ne sais que ce que tout le monde sait. Lui il y a été [en Algérie]. Mon gendre aussi. Il m'avait assez raconté. Lorsqu'il y avait le film OAS, je lui ai dit ``ça vous avez fait... laissé faire ?''. Même nous en Allemagne, on n'a pas vu ça. Parce que c'était pas beau ce qu'on a vu là. Mais je n'ai jamais été contre le fait qu'ils aient la carte de combattant, ceux qui avaient vraiment combattu, comme nous. Dans votre livret militaire, il fallait que soit inscrit... Chez moi, ça comptait, la Croatie.  »

M. : « Vous avez parlé d'autres Alsaciens, là où vous étiez incorporé. Y étaient-ils nombreux ? »

R. M. : « Non, non, jamais plus d'une vingtaine. Ici à Pisek, on était neuf6.29

Les populations locales étaient agréables. Dans les bistros, on était bien acceptés.  »

M. : « Avez-vous rencontré des incorporés de force d'autres pays ? »

R. M. : « Oui, des Mosellans, des Luxembourgeois. Des gens de Eupen et Malmédy, c'était aussi des anciennes provinces qui parlaient allemand. »

M. : « Vous en avez rencontré ? »

R. M. : « Rencontré, mais pas grandement. Parce que eux aussi ils les groupaient, mettaient deux-quatre-cinq, pas plus. Dans chaque compagnie, il n'y avait pas plus de dix Alsaciens. Tandis qu'au RAD, c'était moitié-moitié.

« Ce que j'ai pu constater, en Croatie, où j'étais avec de jeunes allemands, de deux ans de moins que moi, qu'ils n'ont pas été élevé dans la haine de la France, comme nous contre l'Allemagne. Moi, je suis de Strasbourg, avant quarante, je n'ai jamais été à Kehl, de l'autre coté du pont. Tandis qu'en Croatie, je savais très bien chanter en ce temps-là, avant de me balader le dimanche après-midi, il exigeaient que je leur chante quelques chansons françaises, à ces jeunes.  »

M. : « Ça parait paradoxal dans la mesure où l'on pense que le diktat de Versailles fut un moteur important de la croissance du national-socialisme allemand, donc un national-socialisme anti-français. Le choix de dates comme le 11 novembre 1942 pour envahir la zone dite libre témoigne quand même d'un esprit de revanche non ? »

R. M. : « A mon avis, si les vainqueurs de 14-18 avaient laissé l'Allemagne vivre, ils n'auraient eu de Hitler. Mais si vous avez quelqu'un qui vous donne du travail, qui vous donne à manger, automatiquement... Voyez l'affaire avec Le Pen, maintenant. Ça revient de même. »

M. : « Même si ce n'est pas la même chose, il est vrai que l'on observe des éléments communs. »

R. M. : « Les gens ne sont plus content avec ceux qu'on avaient, et là-bas aussi ils ne pouvaient pas. Il n'y avait plus de travail. J'étais à Berlin en 1942 et vous n'y trouviez aucune belle jeune fille. Toutes avaient les jambes torse. On voit que dans leur jeune âge, elles n'avaient pas eu assez à manger. A Manheim, ça allait mieux. C'était plutôt une ville ouvrière. Manheim était rouge, pratiquement. Là j'étais au chemin de fer là-bas, une année avant d'être incorporé. C'est pour ça que je ne suis parti qu'en février. J'étais au chemin de fer, en affectation spéciale. Parce que je ne suis parti qu'avec la classe 25.  »

M. : « Parce que vous aviez un emploi... »

R. M. : « Prioritaire, pour ainsi dire. »

M. : « Qui vous avait été attribué pour quelles raisons ? »

R. M. : « J'étais au chemin de fer, à Strasbourg, et on a du aller, tous, tous les jeunes, travailler en Allemagne. Là, il y avait des prisonnier Français qui travaillaient à décharger les marchandises, à la gare. Il leur fallait des personnes pour leur parler français. C'est pour ça que l'on est devenu chef d'équipe. J'avais trois prisonniers sous mes ordres. Je devais les chercher et le soir les ramener. On buvait une bonne bière en passant. Sans compter les lettres qui sont parties sous double-enveloppe. »

M. : « En fait, vous serviez d'intermédiaires entre Français prisonniers et Français libres et entre Français et Allemands. »

R. M. : « Il fallait hurler avec les loups.

« Dans les gares où il y avait des déportés, si vous voliez un pistolet à officier, c'était directement Schirmeck.

« Ceux qui partaient en chantant la Marseillaise, qu'est-ce que ça pouvait faire. Ça faisait plus de mal. Nous on tentaient juste de nuire et sauver notre peau. »

M. : « Pour en revenir à l'incorporation, vous aviez rencontré des volontaires ? »

R. M. : « Non, des volontaires non. Parce que normalement ils étaient groupés. C'est ce qui nous fout en rogne aujourd'hui, on parle des incorporés de force, mais de la Légion des Volontaires Français6.30, on n'en parle pas.

« Le Wagner, comme il n'avait pas de volontaire, ils les as tous pris. Il a demandé l'autorisation à Hitler. Les Mosellans ont été incorporés plus tard, il fallait que le gauleiter ait l'autorisation6.31.

« Bon, je ne dis pas qu'on avait pas d'amis Allemand. On avait de très bons amis Allemands. Ce qui m'a étonné, c'est que ces jeunes ont été élevé dans le nazisme et pourtant ils n'étaient pas imprégnés complètement.  »

M. : « J'avais effectivement entendu parler de jeunes ayant connu les hitler-jugend, apprenant les chants nationaux-socialistes, puis ayant du, dans leur pays devenu RDA, apprendre les chants bolchéviques, et, des années après, ils disaient que finalement ils avaient l'impression d'être restés assez étanches aux messages de fond, que cela faisait plus figure de jeu qu'autre chose.

« Concernant le monument, que pouvez-vous m'en dire ? »

R. M. : « Monsieur Floranc père était maire et conseiller général. Il a crée la section de l'ADEIF. C'est lui qui a eut l'idée, parce que la place où est la stèle appartient à la commune. »

M. : « C'est la commune qui l'a construit ? »

R. M. : « Non. C'est nous même. Financé avec des bals. On a cherché le monolithe dans la forêt.

« Pour nous, l'essentiel c'est de garde le devoir de mémoire. C'est la seule chose qui nous reste encore aujourd'hui. J'ai 78 ans, je suis un des plus jeunes. Les effectifs baissent. C'est normal à cet âge.  »

M. : « Vous pensez que le monument à beaucoup d'impact sur les gens ? »

R. M. : « Ils savent. On y va tout les 11 novembre. Les familles de ceux qui sont mort savent. Ce qui compte c'est le devoir de mémoire. »

M. : « C'est donc adressé aux familles ? »

R. M. : « Oui, c'est le souvenir de ceux qui n'ont pas eu notre chance. On a eu la chance de revenir, même éclopé. Mais pour nous c'est pour que ça ne revienne pas encore une fois, la même chose. »

M. : « Vous insistez sur le devoir de mémoire. S'agit-il du besoin d'être reconnu ? »

R. M. : « Les gouvernements n'ont rien fait pour nous. Combien de fois est-on allé à Paris, avec Georges Bourgeois ? On a vu passer cinq ou six gouvernement et quand vous arriviez aux anciens combattants, toujours les mêmes fonctionnaires vous demandent de raconter chaque fois la même chose, soit disant qu'ils n'en savent rien. »

M. : « Vous faisiez des requêtes fréquentes ? Quel étaient vos buts ? »

R. M. : « Maintenant plus. On a eu pratiquement tout. L'indemnisation à été faite. Il nous reste que le devoir de mémoire. On va voir encore un an ou deux, si le mémorial de Schirmeck donne quelque chose et ensuite on va peut-être arrêter. Faudrait s'arrêter, il y a personne qui vient derrière. Il n'y a plus d'incorporés de force. On fait encore ce qu'on peut. On des vieux maintenant. Mais nos revendications ont toutes étaient satisfaites. La même chose qu'avec les femmes qui sont en train de gueuler. Pendant cinquante ans ils n'ont rien dit et maintenant ils veulent une part du gâteau, les femmes incorporées. Moi j'ai toujours dit que celles incorporés dans la luftwaffe, comme mon amie, parce que je suis veuf, qui devaient voir arriver les bombardier et prévenir sur une plate forme, qui étaient donc des cibles, auraient du avoir les mêmes droit que nous. Elles ont été des cibles. Peut-être plus que moi-même. »



* * *

Annexe C : Sources et copies de sources








* * *

Annexe D : Tableaux récapitulatifs

Figure: Tableau récapitulatif pour 14-18

Figure: Tableau récapitulatif pour 39-45
\includegraphics[]{inclus-image/tableau-total2.eps}



_________________________

Notes de bas-de-page :

... habitants1
INSEE, Données définitives, recensement 1999, Haut-Rhin, 2000.
... Murbach2
(COLL), Encyclopédie de l'Alsace vol.XII, Editions Publitotal, Strasbourg, 1986.
... municipalité3
Brochure Wettolsheim France Alsace, Annexe C. Cette brochure est sujette à caution : on peut, par exemple, remarquer que le chiffre donné pour la population, 1554 habitants, est inexact, non seulement selon le recensement de 1999 mais aussi selon le recensement de 1975 faisant fait état de 1558 habitants. Il serait exact pour 1985, ce qui donne une impression péjorative quant à la fraicheur des informations délivrées.
... emploi4
INSEE, Exploitation principale, recensement 1999, Haut-Rhin, p. 122. Sur une population active de 768 habitants, 748 ont un emploi.
... passé5
A ce sujet, il est interessant de remarquer que, en Europe Occidentale, l'époque contemporaine semble être la seule pendant laquelle l'innovation n'est pas vue négativement. Les Lumières, eux-même, justifiaient leur programme par le retour à « l'ordre naturel », tels des Athéniens à l'époque du régime des Trente parlant de rétablir « la constitution des ancêtres d